Il vint des profondeurs de lā?me. Mme Arnaud sentit sourdre de son c?ur solitaire le besoin sublime et absurde de cr?er malgr? tout, malgr? tout de tisser sa toile ? travers lāespace, pour la joie de tisser, sāen remettant au vent, au souffle de Dieu, de la porter l? o? elle devait aller. Et le souffle de Dieu la rattacha ? la vie, lui trouva des appuis invisibles. Alors, le mari et la femme recommenc?rent tous deux de filer patiemment la magnifique et vaine toile de leurs songes, faite du plus pur de leur sang.
Mme Arnaud ?tait seule, chez elle⦠Le soir venait.
La sonnette de la porte retentit. Mme Arnaud, r?veill?e de sa songerie avant lāheure habituelle, tressaillit. Elle rangea soigneusement son ouvrage, et alla ouvrir. Christophe entre. Il ?tait tr?s ?mu. Elle lui prit affectueusement les mains.
āĀ Quāavez-vous, mon ami? demanda-t-elle.
āĀ Ah! dit-il, Olivier est revenu.
āĀ Revenu?
āĀ Ce matin, il est arriv?, il māa dit: Ā«Christophe, viens ? mon secours!Ā» Je lāai embrass?. Il pleurait. Il māa dit: Ā«Je nāai plus que toi. Elle est partie.Ā»
Mme Arnaud, saisie, joignit les mains, et dit:
āĀ Les malheureux!
āĀ Elle est partie, r?p?ta Christophe. Partie avec son amant.
āĀ Et son enfant? demanda Mme Arnaud.
āĀ Mari, enfant, elle a tout laiss?.
āĀ La malheureuse! redit Mme Arnaud.
āĀ Il lāaimait, dit Christophe, il lāaimait uniquement. Il ne se rel?vera pas de ce coup. Il me r?p?te: Ā«Christophe, elle māa trahi⦠ma meilleure amie māa trahi.Ā» Jāai beau lui dire: Ā«Puisquāelle tāa trahi, cāest quāelle nā?tait pas ton amie. Elle est ton ennemie. Oublie-la, ou tue-la!
āĀ Oh! Christophe, que dites-vous! cāest horrible!
āĀ Oui, je sais, cela vous para?t ? tous une barbarie pr?historique: tuer! Il faut entendre votre joli monde parisien protester contre les instincts de brute qui poussent le m?le ? tuer sa femelle qui le trompe, et pr?cher lāindulgente raison! Les bons ap?tres! Il est beau de voir sāindigner contre le retour ? lāanimalit? ce troupeau de chiens m?l?s. Apr?s avoir outrag? la vie, apr?s lui avoir enlev? tout son prix, ils lāentourent dāun culte religieux⦠Quoi! cette vie sans c?ur et sans honneur, cette mati?re, un battement de sang dans un morceau de chair, voil? ce qui leur semble digne de respect! Ils nāont pas assez dā?gards pour cette viande de boucherie, cāest un crime dāy toucher. Tuez lā?me, si vous voulez, mais le corps est sacr?ā¦
āĀ Les assassins de lā?me sont les pires assassins; mais le crime nāexcuse pas le crime, et vous le savez bien.
āĀ Je le sais, mon amie. Vous avez raison. Je ne pense pas ce que je dis⦠Qui sait! Je le ferais, peut-?tre.
āĀ Non, vous vous calomniez. Vous ?tes bon.
āĀ Quand la passion me tient, je suis cruel comme les autres. Voyez comme je viens de māemporter!⦠Mais lorsquāon voit pleurer un ami quāon aime, comment ne pas ha?r qui le fait pleurer? Et sera-t-on jamais trop s?v?re pour une mis?rable qui abandonne son enfant pour courir apr?s un amant?
āĀ Ne parlez pas ainsi, Christophe. Vous ne savez pas.
āĀ Quoi! vous la d?fendez?
āĀ Je la plains.
āĀ Je plains ceux qui souffrent. Je ne plains pas ceux qui font souffrir.
āĀ Eh! croyez-vous quāelle nāait pas souffert, elle aussi? Croyez-vous que ce soit de gaiet? de c?ur quāelle ait abandonn? son enfant, et d?truit sa vie? Car sa vie aussi est d?truite. Je la connais bien peu, Christophe. Je ne lāai vue que deux fois, et seulement en passant; elle ne māa rien dit dāamical, elle nāavait pas de sympathie pour moi. Et pourtant je la connais mieux que vous. Je suis s?re quāelle nāest pas mauvaise. Pauvre petite! Je devine ce qui a pu se passer en elleā¦
āĀ Vous, mon amie, dont la vie est si digne, si raisonnable!ā¦
āĀ Moi, Christophe. Oui, vous ne savez pas, vous ?tes bon, mais vous ?tes un homme, un homme dur, comme tous les hommes, malgr? votre bont?, ā un homme durement ferm? ? tout ce qui nāest pas vous. Vous ne vous doutez pas de celles qui vivent aupr?s de vous. Vous les aimez, ? votre fa?on; mais vous ne vous inqui?tez pas de les comprendre. Vous ?tes si facilement satisfaits de vous-m?mes! Vous ?tes persuad?s que vous nous connaissez⦠H?las! Si vous saviez quelle souffrance cāest parfois pour nous de voir, non que vous ne nous aimez point, mais comment vous nous aimez, et que voil? ce que nous sommes pour ceux qui nous aiment le mieux! Il y a des moments, Christophe, o? nous nous enfon?ons les ongles dans la paume pour ne pas crier: Ā«Oh! ne nous aimez pas, ne nous aimez pas! Tout, plut?t que de nous aimer ainsi!»⦠Connaissez-vous cette parole dāun po?te: Ā«M?me dans sa maison, au milieu de ses enfants, la femme, entour?e dāhonneurs simul?s, endure un m?pris mille fois plus lourd que les pires mis?resĀ»? Pensez ? cela, Christopheā¦
āĀ Ce que vous dites me bouleverse. Je ne comprends pas bien. Mais ce que jāentrevois⦠Alors, vous-m?meā¦
āĀ Jāai connu ces tourments.
āĀ Est-ce possible?⦠Nāimporte! Vous ne me ferez pas croire que vous eussiez jamais agi comme cette femme.
āĀ Je nāai pas dāenfant, Christophe. Je ne sais pas ce que jāaurais fait, ? sa place.
āĀ Non, cela ne se peut pas, jāai foi en vous, je vous respecte trop, je jure que cela ne se peut pas.
āĀ Ne jurez pas! Jāai ?t? bien pr?s de faire comme elle⦠Jāai de la peine de d?truire la bonne id?e que vous avez de moi. Mais il faut que vous appreniez un peu ? nous conna?tre, si vous ne voulez pas ?tre injuste. ā Oui, jāai ?t? ? deux doigts dāune folie pareille. Et si je ne lāai point faite, vous y ?tes pour quelque chose. Il y a de cela deux ans. Jā?tais dans une p?riode de tristesse qui me rongeait. Je me disais que je ne servais ? rien, que personne ne tenait ? moi, que personne nāavait besoin de moi, que mon mari aurait pu se passer de moi, que cā?tait pour rien que jāavais v?cu⦠Jā?tais sur le point de me sauver, de faire Dieu sait quoi! Je suis mont?e chez vous⦠Est-ce que vous vous souvenez?⦠Vous nāavez pas compris pourquoi je venais. Je venais vous faire mes adieux⦠Et puis, je ne sais pas ce qui sāest pass?, je ne sais pas ce que vous māavez dit, je ne me rappelle plus exactement⦠mais je sais quāil y a certains mots de vous⦠(vous ne vous doutiez pasā¦)⦠ils māont ?t? une lumi?re⦠il suffisait de la moindre chose, ? ce moment, pour me perdre ou me sauver⦠Quand je suis sortie de chez vous, je suis rentr?e chez moi, je me suis enferm?e, jāai pleur? tout le jour⦠Et apr?s, cā?tait bien: la crise ?tait pass?e.
āĀ Et aujourdāhui, demanda Christophe, vous le regrettez?
āĀ Aujourdāhui? dit-elle! Ah! si jāavais fait cette folie, je serais au fond de la Seine. Je nāaurais pu supporter cette honte, et le mal que jāaurais fait ? mon pauvre homme.
āĀ Alors vous ?tes heureuse?
āĀ Oui, autant quāon peut ?tre heureux, en cette vie. Cāest une chose si rare, dā?tre deux qui se comprennent, qui sāestiment, qui savent quāils sont s?rs lāun de lāautre, non par une simple croyance dāamour qui est souvent une illusion, mais par lāexp?rience dāann?es pass?es ensemble, dāann?es grises, m?diocres, m?me avec ā surtout avec le souvenir de ces dangers que lāon a surmont?s. ? mesure que lāon vieillit, cela devient meilleur.
Elle se tut, et brusquement rougit.
āĀ Mon Dieu, comment ai-je pu raconter?⦠Quāest-ce que jāai fait?⦠Oubliez, Christophe, je vous en prie! Personne ne doit savoirā¦
āĀ Ne craignez rien, dit Christophe, en lui serrant la main. Cāest une chose sacr?e.
Mme Arnaud, malheureuse dāavoir parl?, se d?tourna un moment. Puis, elle dit:
āĀ Je nāaurai pas d? vous raconter⦠Mais voyez-vous, cā?tait pour vous montrer que m?me dans les m?nages les plus unis, m?me chez les femmes⦠que vous estimez, Christophe⦠il y a de ces heures, non pas seulement dāaberration, comme vous dites, mais de souffrance r?elle, intol?rable, qui peuvent conduire ? des folies et d?truire toute une vie, voire deux. Il ne faut pas ?tre trop s?v?re. On se fait bien souffrir, m?me quand on sāaime le mieux.
āĀ Faut-il donc vivre seuls, chacun de son c?t??
āĀ Cāest encore pis pour nous. La vie de la femme qui doit vivre seule, lutter comme lāhomme (et souvent contre lāhomme), est quelque chose dāaffreux, dans une soci?t? qui nāest pas faite ? cette id?e, et qui y est, en grande partie, hostileā¦
Elle resta silencieuse, le corps l?g?rement pench? en avant, les yeux fix?s sur la flamme du foyer; puis, elle reprit doucement, de sa voix un peu voil?e, qui h?sitait par instants, sāarr?tait, puis continuait son chemin:
āĀ Pourtant, ce nāest pas notre faute: quand une femme vit ainsi, ce nāest pas par caprice, cāest quāelle y est forc?e; elle doit gagner son pain et apprendre ? se passer de lāhomme, puisquāil ne veut pas dāelle quand elle est pauvre. Elle est condamn?e ? la solitude, sans en avoir aucun des b?n?fices: car, chez nous, elle ne peut, comme lāhomme, jouir de son ind?pendance, le plus innocemment, sans ?veiller le scandale: tout lui est interdit. ā Jāai une petite amie, professeur dans un lyc?e de province. Elle serait enferm?e dans une ge?le sans air quāelle ne serait pas plus seule et plus ?touff?e. La bourgeoisie ferme ses portes ? ces femmes qui sāefforcent de vivre en travaillant; elle affiche pour elles un d?dain soup?onneux; la malveillance guette leurs moindres d?marches. Leurs coll?gues du lyc?e de gar?ons les tiennent ? lā?cart, soit parce quāils ont peur des cancans de la ville, soit par hostilit? secr?te, ou par sauvagerie, lāhabitude du caf?, des conversations d?braill?es, la fatigue apr?s le travail du jour, le d?go?t, par sati?t?, des femmes intellectuelles. Elles-m?mes, elles ne peuvent plus se supporter, surtout si elles sont forc?es de loger ensemble, au coll?ge. La directrice est souvent la moins capable de comprendre les jeunes ?mes affectueuses, que d?couragent les premi?res ann?es de ce m?tier aride et cette solitude inhumaine; elle les laisse agoniser en secret, sans chercher ? les aider; elle trouve quāelles sont des orgueilleuses. Nul ne sāint?resse ? elles. Leur manque de fortune et de relations les emp?che de se marier. La quantit? de leurs heures de travail les emp?che de se cr?er une vie intellectuelle qui les attache et les console. Quand une telle existence nāest pas soutenue par un sentiment religieux ou moral exceptionnel, ā (je dirai m?me, anormal, maladif: car il nāest pas naturel de se sacrifier totalement), ā cāest une mort vivante⦠ā ? d?faut du travail de lāesprit, la charit? offre-t-elle plus de ressources aux femmes? Que de d?boires elle r?serve ? celles qui ont une ?me trop sinc?re pour se satisfaire de la charit? officielle ou mondaine, des parlotes philanthropiques, de ce m?lange odieux de frivolit?, de bienfaisance et de bureaucratie, de cette fa?on de jouer avec la mis?re, entre deux flirts, en papotant! Quand lāune dāelles, ?c?ur?e, a lāincroyable audace de se risquer seule au milieu de cette mis?re quāelle ne conna?t que par ou?-dire, quelle vision pour elle! presque impossible ? supporter! Cāest un enfer. Que peut-elle pour y venir en aide? Elle sāest noy?e dans cet oc?an dāinfortunes. Elle lutte cependant, elle sāefforce de sauver quelques-uns de ces malheureux, elle sā?puise pour eux, elle se noie avec eux. Trop heureuse, si elle a r?ussi ? en sauver un ou deux! Mais elle, qui la sauvera? Qui sāinqui?te de la sauver? Car elle souffre, elle aussi, de la souffrance des autres et de la sienne; ? mesure quāelle donne sa foi, elle en a moins pour elle; toutes ces mis?res sāaccrochent ? elle; et elle nāa rien ? quoi se tenir. Personne ne lui tend la main. Et parfois, on lui jette la pierre⦠Vous avez connu, Christophe, cette femme admirable [10] qui sā?tait donn?e ? lā?uvre de charit? la plus humble et la plus m?ritoire: elle recueillait chez elle les prostitu?es des rues qui viennent dāaccoucher, les malheureuses filles dont lāAssistance publique ne veut pas, ou qui ont peur de lāAssistance publique; elle sāeffor?ait de les gu?rir physiquement et moralement, de les garder avec leurs enfants, de r?veiller chez elles le sentiment maternel, de leur refaire un foyer, une vie de travail honn?te. Elle nāavait pas trop de toutes ses forces pour cette t?che sombre, pleine de d?boires et dāamertume, ā (on en sauve si peu, si peu veulent ?tre sauv?es! Et tous ces petits enfants qui meurent! Ces innocents, condamn?s en naissant!ā¦) ā Cette femme qui avait pris sur elle toute la douleur des autres, cette innocente qui expiait volontairement le crime de lā?go?sme humain, ā comment croyez-vous quāon la juge?t, Christophe? La malveillance publique lāaccusait de gagner de lāargent avec son ?uvre, et m?me avec ses prot?g?es. Elle dut quitter le quartier, partir, d?courag?e⦠ā Jamais vous nāimaginerez assez la cruaut? de la lutte quāont ? livrer les femmes ind?pendantes contre la soci?t? dāaujourdāhui, conservatrice et sans c?ur, qui est moribonde, et qui d?pense le peu dā?nergie qui lui reste ? emp?cher les autres de vivre.