Alors une mitrailleuse placée de l'autre côté du ravin a balayé la zone où nous étions. Le caporal Bertrand et moi avons eu la chance de trouver devant nous, au moment où la fusée montait, rouge, avant d'éclater en lumière, un trou d'obus où un chevalet cassé tremblait dans la boue; on s'est aplatis tous les deux contre le rebord de ce trou, on s'est enfoncés dans la boue autant qu'on a pu et le pauvre squelette de bois pourri nous a cachés. Le jet de la mitrailleuse a repassé plusieurs fois. On entendait un sifflement perçant au milieu de chaque détonation, les coups secs et violents des balles dans la terre, et aussi des claquements sourds et mous suivis de geignements, d'un petit cri et, soudain, d'un gros ronflement de dormeur qui s'est élevé puis a graduellement baissé. Bertrand et moi, frôlés par la grêle horizontale des balles qui, à quelques centimètres au-dessus de nous, traçaient un réseau de mort et écorchaient parfois nos vêtements, nous écrasant de plus en plus, n'osant risquer un mouvement qui aurait haussé un peu une partie de notre corps, nous avons attendu. Enfin, la mitrailleuse s'est tue, dans un énorme silence. Un quart d'heure après, tous les deux, nous nous sommes glissés hors du trou d'obus en rampant sur les coudes et nous sommes enfin tombés, comme des paquets, dans notre poste d'écoute. Il était temps, car, en ce moment, le clair de lune a brillé. On a dû demeurer dans le fond de la tranchée jusqu'au matin, puis jusqu'au soir. Les mitrailleuses en arrosaient sans discontinuer les abords. Par les créneaux du poste, on ne voyait pas les corps étendus, à cause de la déclivité du terrain: sinon, tout à ras du champ visuel, une masse qui paraissait être le dos de l'un deux. Le soir, on a creusé une sape pour atteindre l'endroit où ils étaient tombés. Ce travail n'a pu être exécuté en une nuit; il a été repris la nuit suivante par les pionniers, car, brisés de fatigue, nous ne pouvions plus ne pas nous endormir.
En me réveillant d'un sommeil de plomb, j'ai vu les quatre cadavres que les sapeurs avaient atteints par-dessous, dans la plaine, et qu'ils avaient accrochés et halés avec des cordes dans leur sape. Chacun d'eux contenait plusieurs blessures à côté l'une de l'autre, les trous des balles distants de quelques centimètres: la mitrailleuse avait tiré serré. On n'avait pas retrouvé le corps de Mesnil André. Son frère Joseph a fait des folies pour le chercher; il est sorti tout seul dans la plaine constamment balayée, en large, en long et en travers par les tirs croisés des mitrailleuses. Le matin, se traînant comme une limace, il a montré une face noire de terre et affreusement défaite, en haut du talus.
On l'a rentré, les joues égratignées aux ronces des fils de fer, les mains sanglantes, avec de lourdes mottes de boue dans les plis de ses vêtements et puant la mort. Il répétait comme un maniaque: «Il n'est nulle part.» Il s'est enfoncé dans un coin avec son fusil, qu'il s'est mis à nettoyer, sans entendre ce qu'on lui disait, et en répétant: «Il n'est nulle part.»
Il y a quatre nuits de cette nuit-là et je vois les corps se dessiner, se montrer, dans l'aube qui vient encore une fois laver l'enfer terrestre.
Barque, raidi, semblé démesuré. Ses bras sont collés le long de son corps, sa poitrine est effondrée, son ventre creusé en cuvette. La tête surélevée par un tas de boue, il regarde venir par-dessus ses pieds ceux qui arrivent par la gauche, avec sa face assombrie, souillée de la tache visqueuse des cheveux qui retombent, et où d'épaisses croûtes de sang noir sont sculptées, ses yeux ébouillantés: saignants et comme cuits. Eudore, lui, paraît au contraire tout petit, et sa petite figure est complètement blanche, si blanche qu'on dirait une face enfarinée de Pierrot, et c'est poignant de la voir faire tache comme un rond de papier blanc parmi l'enchevêtrement gris et bleuâtre des cadavres. Le Breton Biquet, trapu, carré comme une dalle, apparaît tendu dans un effort énorme: il a l'air d'essayer de soulever le brouillard; cet effort profond déborde en grimace sur sa face bossuée par les pommettes et le front saillant, la pétrit hideusement, semble hérisser par places ses cheveux terreux et desséchés, fend sa mâchoire pour un spectre de cri, écarte toutes grandes ses paupières sur ses yeux ternes et troubles, ses yeux de silex; et ses mains sont contractées d'avoir griffé le vide.
Barque et Biquet sont troués au ventre, Eudore à la gorge. En les traînant et en les transportant, on les a encore abîmés. Le gros Lamuse, vide de sang, avait une figure tuméfiée et plissée dont les yeux s'enfonçaient graduellement dans leurs trous, l'un plus que l'autre. On l'a entouré d'une toile de tente qui se trempe d'une tache noirâtre à la place du cou. Il a eu l'épaule droite hachée par plusieurs balles et le bras ne tient plus que par des lanières d'étoffe de la manche et des ficelles qu'on y a mises. La première nuit qu'on l'a placé là, ce bras pendait hors du tas des morts et sa main jaune, recroquevillée sur une poignée de terre, touchait les figures des passants. On a épinglé le bras à la capote.
Un nuage de pestilence commence à se balancer sur les restes de ces créatures avec lesquelles on a si étroitement vécu, si longtemps souffert.
Quand nous les voyons, nous disons: «Ils sont morts tous les quatre.» Mais ils sont trop déformés pour que nous pensions vraiment: «Ce sont eux.» Et il faut se détourner de ces monstres immobiles pour éprouver le vide qu'ils laissent entre nous et les choses communes qui sont déchirées.
Ceux des autres compagnies ou des autres régiments, les étrangers, qui passent ici le jour – la nuit, on s'appuie inconsciemment sur tout ce qui est à portée de la main, mort ou vivant – ont un haut-le-corps devant ces cadavres plaqués l'un sur l'autre en pleine tranchée. Parfois, ils se mettent en colère:
– À quoi qu'on pense, de laisser là ces macchabs?
– C'est t'honteux.
– C'est vrai qu'on ne peut pas les ôter de là.
En attendant, ils ne sont enterrés que dans la nuit.
Le matin est venu. On découvre, en face, l'autre versant du ravin: la cote 119, une colline rasée, pelée, grattée – veinée de boyaux tremblés et striée de tranchées parallèles montrant à vif la glaise et la terre crayeuse. Rien n'y bouge et nos obus qui y déferlent çà et là, avec de larges jets d'écume comme des vagues immenses, semblent frapper leurs coups sonores contre un grand môle ruineux et abandonné.
Mon tour de veille est terminé, et les autres veilleurs, enveloppés de toiles de tente humides et coulantes, avec leurs zébrures et leurs plaquages de boue, et leurs gueules livides, se dégagent de la terre où ils sont encastrés, se meuvent et descendent. Le deuxième peloton vient occuper la banquette de tir et les créneaux. Pour nous, repos jusqu'au soir.
On bâille, on se promène. On voit passer un camarade, puis un autre. Des officiers circulent, munis de périscopes et de longues-vues. On se retrouve; on se remet à vivre. Les propos habituels se croisent et se choquent. Et n'étaient l'aspect délabré, les lignes défaites du fossé qui nous ensevelit sur la pente du ravin, et aussi la sourdine imposée aux voix, on se croirait dans des lignes d'arrière. De la lassitude pèse pourtant sur tous, les faces sont jaunies, les paupières rougies; à force de veiller, on a la tête des gens qui ont pleuré. Tous, depuis quelques jours, nous nous courbons et nous avons vieilli.
L'un après l'autre, les hommes de mon escouade ont conflué à un tournant de la tranchée. Ils se tassent à l'endroit où le sol est tout crayeux, et où, au-dessous de la croûte de terre hérissée de racines coupées, le terrassement a mis à jour des couches de pierres blanches qui étaient étendues dans les ténèbres depuis plus de cent mille ans.
C'est là, dans le passage élargi, qu'échoue l'escouade de Bertrand. Elle est bien diminuée à cette heure, puisque, sans parler des morts de l'autre nuit, nous n'avons plus Poterloo, tué dans une relève, ni Cadhilhac, blessé à la jambe par un éclat le même soir que Poterloo (comme cela paraît loin, déjà!), ni Tirloir, ni Tulacque qui ont été évacués, l'un pour dysenterie, et l'autre pour une pneumonie qui prend une vilaine tournure – écrit-il dans les cartes postales qu'il nous adresse pour se désennuyer, de l'hôpital du centre où il végète.
Je vois encore une fois se rapprocher et se grouper, salies par le contact de la terre, salies par la fumée grise de l'espace, les physionomies et les poses familières de ceux qui ne sont pas encore quittés depuis le début – fraternellement rivés et enchaînés les uns aux autres. Moins de disparate, pourtant, qu'au commencement, dans les mises des hommes des cavernes…
Le père Blaire présente dans sa bouche usée une rangée de dents neuves, éclatantes – si bien que, de tout son pauvre visage, on ne voit plus que cette mâchoire endimanchée. L'événement de ses dents étrangères, que peu à peu il apprivoise, et dont il se sert maintenant, parfois, pour manger, a modifié profondément son caractère et ses mœurs: il n'est presque plus barbouillé de noir, il est à peine négligé. Devenu beau, il éprouve le besoin de devenir coquet. Pour l'instant, il est morne, peut-être – ô miracle! – parce qu'il ne peut pas se laver. Renforcé dans un coin, il entrouvre un œil atone, mâche et rumine sa moustache de grognard, naguère la seule garniture de son visage, et crache de temps en temps un poil.
Fouillade grelotte, enrhumé, ou bâille, déprimé, déplumé. Marthereau n'a point changé: toujours tout barbu, l'œil bleu et rond, avec ses jambes si courtes que son pantalon semble continuellement lui lâcher la ceinture et lui tomber sur les pieds. Cocon est toujours Cocon par sa tête sèche et parcheminée, à l'intérieur de laquelle travaillent des chiffres; mais, depuis une huitaine, une recrudescence de poux, dont on voit les ravages déborder à son cou et à ses poignets, l'isole dans de longues luttes et le rend farouche quand il revient ensuite parmi nous. Paradis garde intégralement la même dose de belle couleur et de bonne humeur; il est invariable, inusable. On sourit quand il apparaît de loin, placardé sur le fond de sacs de terre comme une affiche neuve. Rien n'a modifié non plus Pépin qu'on entrevoit errer, de dos avec sa pancarte de damiers rouges et blancs en toile cirée, de face avec son visage en lame de couteau et son regard gris froid comme le reflet d'un lingue; ni Volpatte avec ses guêtrons, sa couverture sur les épaules et sa face d'Annamite tatouée de crasse, ni Tirette qui depuis quelque temps, pourtant, est excité – on ne sait par quelle source mystérieuse – des filets sanguinolents dans l'œil. Farfadet se tient à l'écart, pensif, dans l'attente. Aux distributions de lettres, il se réveille de sa rêverie pour y aller, puis il rentre en lui-même. Ses mains de bureaucrate écrivent de multiples cartes postales, soigneusement. Il ne sait pas la fin d'Eudoxie. Lamuse n'a plus parlé à personne de la suprême et terrifiante étreinte dont il a embrassé ce corps. Lamuse – je l'ai compris – regrettait de m'avoir un soir chuchoté cette confidence à l'oreille, et jusqu'à sa mort il a caché l'horrible chose virginale en lui, avec une pudeur tenace. C'est pourquoi on voit Farfadet continuer à vivre vaguement avec la vivante image aux cheveux blonds, qu'il ne quitte que pour prendre contact avec nous par de rares monosyllabes. Autour de nous, le caporal Bertrand a toujours la même attitude martiale et sérieuse, toujours prêt à nous sourire avec tranquillité, à donner sur ce qu'on lui demande des explications claires, à aider chacun à faire son devoir.