Ce nom de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel [219]» fut le terme favori de Jésus pour exprimer la révolution qu'il apportait en ce monde. [220] Comme presque tous les termes messianiques, il venait du Livre de Daniel. Selon l'auteur de ce livre extraordinaire, aux quatre empires profanes, destinés à crouler, succédera un cinquième empire, qui sera celui des Saints et qui durera éternellement. [221] Ce règne de Dieu sur la terre prêtait naturellement aux interprétations les plus diverses. Pour la théologie juive, le «royaume de Dieu» n'est le plus souvent que le judaïsme lui-même, la vraie religion, le culte monothéiste, la piété. [222] Dans les derniers temps de sa vie, Jésus crut que ce règne allait se réaliser matériellement par un brusque renouvellement du monde. Mais sans doute ce ne fut pas là sa première pensée. [223] La morale admirable qu'il tire de la notion du Dieu père n'est pas celle d'enthousiastes qui croient le monde près de finir et qui se préparent par l'ascétisme à une catastrophe chimérique; c'est celle d'un monde qui veut vivre et qui a vécu. «Le royaume de Dieu est au dedans de vous,» disait-il à ceux qui cherchaient avec subtilité des signes extérieurs. [224] La conception réaliste de l'avènement divin n'a été qu'un nuage, une erreur passagère que la mort a fait oublier. Le Jésus qui a fondé le vrai royaume de Dieu, le royaume des doux et des humbles, voilà le Jésus des premiers jours, [225] jours chastes et sans mélange où la voix de son Père retentissait en son sein avec un timbre plus pur. Il y eut alors quelques mois, une année peut-être, où Dieu habita vraiment sur la terre. La voix du jeune charpentier prit tout à coup une douceur extraordinaire. Un charme infini s'exhalait de sa personne, et ceux qui l'avaient vu jusque-là ne le reconnaissaient plus. [226] Il n'avait pas encore de disciples, et le groupe qui se pressait autour de lui n'était ni une secte, ni une école; mais on y sentait déjà un esprit commun, quelque chose de pénétrant et de doux. Son caractère aimable, et sans doute une de ces ravissantes figures [227] qui apparaissent quelquefois dans la race juive, faisaient autour de lui comme un cercle de fascination auquel presque personne, au milieu de ces populations bienveillantes et naïves, ne savait échapper.

Le paradis eût été, en effet, transporté sur la terre, si les idées du jeune maître n'eussent dépassé de beaucoup ce niveau de médiocre bonté au delà duquel on n'a pu jusqu'ici élever l'espèce humaine. La fraternité des hommes, fils de Dieu, et les conséquences morales qui en résultent étaient déduites avec un sentiment exquis. Comme tous les rabbis du temps, Jésus, peu porté vers les raisonnements suivis, renfermait sa doctrine dans des aphorismes concis et d'une forme expressive, parfois énigmatique et bizarre. [228] Quelques-unes de ces maximes venaient des livres de l'Ancien Testament. D'autres étaient des pensées de sages plus modernes, surtout d'Antigone de Soco, de Jésus fils de Sirach, et de Hillel, qui étaient arrivées jusqu'à lui, non par suite d'études savantes, mais comme des proverbes souvent répétés. La synagogue était riche en maximes très-heureusement exprimées, qui formaient une sorte de littérature proverbiale courante. [229] Jésus adopta presque tout cet enseignement oral, mais en le pénétrant d'un esprit supérieur. [230] Enchérissant d'ordinaire sur les devoirs tracés par la Loi et les anciens, il voulait la perfection. Toutes les vertus d'humilité, de pardon, de charité, d'abnégation, de dureté pour soi-même, vertus qu'on a nommées à bon droit chrétiennes, si l'on veut dire par là qu'elles ont été vraiment prêchées par le Christ, étaient en germe dans ce premier enseignement. Pour la justice, il se contentait de répéter l'axiome répandu: «Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même. [231]» Mais cette vieille sagesse, encore assez égoïste, ne lui suffisait pas. Il allait aux excès:

«Si quelqu'un te frappe sur la joue droite, présente-lui l'autre. Si quelqu'un te fait un procès pour ta tunique, abandonne-lui ton manteau. [232]»

«Si ton œil droit te scandalise, arrache-le et jette-le loin de toi. [233]»

«Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent; priez pour ceux qui vous persécutent. [234]»

«Ne jugez pas, et vous ne serez point jugé. [235] Pardonnez, et on vous pardonnera. [236] Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux. [237] Donner vaut mieux que recevoir. [238]»

«Celui qui s'humilie sera élevé; celui qui s'élève sera humilié. [239]»

Sur l'aumône, la pitié, les bonnes œuvres, la douceur, le goût de la paix, le complet désintéressement du cœur, il avait peu de chose à ajouter à la doctrine de la synagogue. [240] Mais il y mettait un accent plein d'onction, qui rendait nouveaux des aphorismes trouvés depuis longtemps. La morale ne se compose pas de principes plus ou moins bien exprimés. La poésie du précepte, qui le fait aimer, est plus que le précepte lui-même, pris comme une vérité abstraite. Or, on ne peut nier que ces maximes empruntées par Jésus à ses devanciers ne fassent dans l'Évangile un tout autre effet que dans l'ancienne Loi, dans le Pirké Aboth ou dans le Talmud. Ce n'est pas l'ancienne Loi, ce n'est pas le Talmud qui ont conquis et changé le monde. Peu originale en elle-même, si l'on veut dire par là qu'on pourrait avec des maximes plus anciennes la recomposer presque tout entière, la morale évangélique n'en reste pas moins la plus haute création qui soit sortie de la conscience humaine, le plus beau code de la vie parfaite qu'aucun moraliste ait tracé.

Il ne parlait pas contre la loi mosaïque, mais il est clair qu'il en voyait l'insuffisance, et il le laissait entendre. Il répétait sans cesse qu'il faut faire plus que les anciens sages n'avaient dit. [241] Il défendait la moindre parole dure, [242] il interdisait le divorce [243] et tout serment, [244] il blâmait le talion, [245] il condamnait l'usure, [246] il trouvait le désir voluptueux aussi criminel que l'adultère. [247] Il voulait un pardon universel des injures. [248] Le motif dont il appuyait ces maximes de haute charité était toujours le même: «… Pour que vous soyez les fils de votre Père céleste, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Si vous n'aimez, ajoutait-il, que ceux qui vous aiment, quel mérite avez-vous? Les publicains le font bien. Si vous ne saluez que vos frères, qu'est-ce que cela? Les païens le font bien. Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait. [249]»

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[219] Le mot «ciel,» dans la langue rabbinique de ce temps, est synonyme du nom de «Dieu,» qu'on évitait de prononcer. Comp. Matth., XXI, 25; Luc, XV, 18; XX, 4.

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[220] Cette expression revient à chaque page des évangiles synoptiques, des Actes des Apôtres, de saint Paul. Si elle ne paraît qu'une fois en saint Jean (III, 3 et 5), c'est que les discours rapportés par le quatrième évangile sont loin de représenter la parole vraie de Jésus.

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[221] Dan., II, 44; VII, 43, 14, 22, 27.

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[222] Mischna, Berakoth, II, 1, 3; Talmud de Jérusalem, Berakoth, II, 2; Kidduschin, I, 2; Talm. de Bab., Berakoth, 15 a; Mekilta, 42 b; Siphra, 170 b. L'expression revient souvent dans les Midraschim.

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[223] Matth., VI, 33; XII, 28; XIX, 12; Marc, XII, 34; Luc, XII, 31.

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[224] Luc, XVII, 20-21.

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[225] La grande théorie de l'apocalypse du Fils de l'homme est en effet réservée, dans les synoptiques, pour les chapitres qui précèdent le récit de la passion. Les premières prédications, surtout dans Matthieu, sont toutes morales.

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[226] Matth., XIII, 54 et suiv.; Marc, VI, 2 et suiv.; Jean, VI, 42.

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[227] La tradition sur la laideur de Jésus (Justin, Dial. cum Tryph., 85, 88, 100) vient du désir de voir réalisé en lui un trait prétendu messianique (Is…, LIII, 2).

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[228] Les Logia de saint Matthieu réunissent plusieurs de ces axiomes ensemble, pour en former de grands discours. Mais la forme fragmentaire se fait sentir à travers les sutures.

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[229] Les sentences des docteurs juifs du temps sont recueillies dans le petit livre intitulé: Pirké Aboth.

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[230] Les rapprochements seront faits ci-dessous, au fur et à mesure qu'ils se présenteront. On a parfois supposé que, la rédaction du Talmud étant postérieure à celle des Évangiles, des emprunts ont pu être faits par les compilateurs juifs à la morale chrétienne. Mais cela est inadmissible; un mur de séparation existait entre l'église et la synagogue. La littérature chrétienne et la littérature juive n'ont eu avant le XIIIe siècle presque aucune influence l'une sur l'autre.

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[231] Matth., VII, 12; Luc, VI, 31. Cet axiome est déjà dans le livre de Tobie, IV, 16. Hillel s'en servait habituellement (Talm. de Bab., Schabbath, 31 a), et déclarait comme Jésus que c'était là l'abrégé de la Loi.

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[232] Matth., V, 39 et suiv.; Luc, VI, 29. Comparez Jérémie, Lament., III, 30.

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[233] Matth., V, 29-30; XVIII, 9; Marc, IX, 46.

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[234] Matth., V, 44; Luc, VI, 27. Comparez Talmud de Babylone, Schabbath, 88 b; Joma, 23 a.

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[235] Matth., VII, 1; Luc, VI, 37. Comparez Talmud de Babylone, Kethuboth, 105 b.

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[236] Luc, VI, 37. Comparez Lévit., XIX, 18; Prov., XX, 22; Ecclésiastique, XXVIII, 1 et suiv.

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[237] Luc, VI, 36; Siphré, 54 b (Sultzbach, 1802).

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[238] Parole rapportée dans les Actes, XX, 33.

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[239] Matth., XXIII, 12; Luc, XIV, 11; XVIII, 14. Les sentences rapportées par saint Jérôme d'après l' «Évangile selon les Hébreux» (Comment, in Epist. ad Ephes., V, 4; in Ezech., XVIII; Dial. adv. Pelag., III, 2), sont empreintes du même esprit.

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[240] Deutér., XXIV, XXV, XXVI, etc.; Is., LVIII, 7; Prov., XIX, 17; Pirké Aboth, i; Talmud de Jérusalem, Peah, I, 1; Talmud de Babylone, Schabbath, 63 a.

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[241] Matth., V, 20 et suiv.

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[243] Matth., V, 31 et suiv. Comparez Talmud de Babylone, Sanhédrin, 22 a.

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[244] Matth., V, 33 et suiv.

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[245] Matth., V, 38 et suiv.

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[246] Matth., V, 42. La Loi l'interdisait aussi (Deutér., XV, 7-8), mais moins formellement, et l'usage l'autorisait (Luc, VII, 41 et suiv.).

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[247] Matth., XXVII, 28. Comparez Talmud, Masseket Kalla (édit. Fürth, 1793), fol. 34 b.

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[248] Matth., V, 23 et suiv.

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[249] Matth., V, 45 et suiv. Comparez Lévit., xi, 44; XIX, 2.


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