» Cette courte lutte est indiquée par la posture du cadavre. Accroupie et frappée dans le dos, c’est sur le dos qu’elle devait tomber. Le meurtrier s’est servi d’une arme aiguë et fine qui doit être, si je ne m’abuse, un bout de fleuret démoucheté et aiguisé. En essuyant son arme au jupon de la victime il nous a laissé cette indication. Il n’a pas d’ailleurs été marqué dans la lutte. La victime s’est bien cramponnée à ses mains, mais comme il n’avait pas quitté ses gants gris…
– Mais c’est du roman! s’exclama Gévrol.
– Avez-vous visité les ongles de la veuve Lerouge, monsieur le chef de la sûreté? Non. Eh bien! allez les inspecter, vous me direz si je me trompe. Donc, voici la femme morte. Que veut l’assassin? De l’argent, des valeurs? Non, non, cent fois non! Ce qu’il veut, ce qu’il cherche, ce qu’il lui faut, ce sont des papiers qu’il sait en la possession de la victime. Pour les avoir il bouleverse tout, il renverse les armoires, déplie le linge, défonce le secrétaire dont il n’a pas la clé, et vide la paillasse.
» Enfin il les trouve. Et savez-vous ce qu’il en fait, de ces papiers? il les brûle, non dans la cheminée, mais dans le petit poêle de la première pièce. Son but est rempli désormais. Que va-t-il faire? Fuir en emportant tout ce qu’il trouve de précieux pour dérouter les recherches et indiquer un vol. Ayant fait main basse sur tout, il l’enveloppe dans la serviette dont il devait se servir pour dîner, et, soufflant la bougie, il s’enfuit, ferme la porte en dehors et jette la clé dans un fossé… Et voilà.
– Monsieur Tabaret, fit le juge, votre enquête est admirable, et je suis persuadé que vous êtes dans le vrai.
– Hein! s’écria Lecoq, est-il assez colossal, mon papa Tirauclair!
– Pyramidal! renchérit ironiquement Gévrol; je pense seulement que ce jeune homme très bien devait être un peu gêné par un paquet enveloppé dans une serviette blanche et qui devait se voir de fort loin.
– Aussi ne l’a-t-il pas emporté à cent lieues, répondit le père Tabaret; vous comprenez que pour gagner la station du chemin de fer il n’a pas eu la bêtise de prendre l’omnibus américain. Il s’y est rendu à pied, par la route plus courte du bord de l’eau. Or, en arrivant à la Seine, à moins qu’il ne soit plus fort encore que je ne le suppose, son premier soin a été d’y jeter ce paquet indiscret.
– Croyez-vous, papa Tirauclair? demanda Gévrol.
– Je le parierais, et la preuve, c’est que j’ai envoyé trois hommes, sous la surveillance d’un gendarme, pour fouiller la Seine à l’endroit le plus rapproché d’ici. S’ils retrouvent le paquet, je leur ai promis une récompense.
– De votre poche, vieux passionné?
– Oui, monsieur Gévrol, de ma poche.
– Si on trouvait ce paquet, pourtant! murmura le juge.
Un gendarme entra sur ces mots.
– Voici, dit-il en présentant une serviette mouillée renfermant de l’argenterie, de l’argent et des bijoux, ce que les hommes ont trouvé. Ils réclament cent francs qu’on leur a promis.
Le père Tabaret sortit de son portefeuille un billet de banque, qu’il remit au gendarme.
– Maintenant, demanda-t-il en écrasant Gévrol d’un regard superbe, que pense monsieur le juge d’instruction?
– Je crois que, grâce à votre pénétration remarquable, nous aboutirons et…
Il n’acheva pas. Le médecin, mandé pour l’autopsie de la victime, se présentait.
Le docteur, sa répugnante besogne achevée, ne put que confirmer les assertions et les conjectures du père Tabaret. Ainsi il expliquait comme le bonhomme la position du cadavre. À son avis aussi, il devait y avoir eu lutte. Même, autour du cou de la victime, il fit remarquer un cercle bleuâtre à peine perceptible, produit vraisemblablement par une étreinte suprême du meurtrier. Enfin, il déclara que la veuve Lerouge avait mangé trois heures environ avant d’être frappée.
Il ne restait plus qu’à rassembler quelques pièces à conviction recueillies, qui plus tard pouvaient servir à confondre le coupable.
Le père Tabaret visita avec un soin extrême les ongles de la morte, et, avec des précautions infinies, il put en extraire les quelques éraillures de peau qui s’y étaient logées. Le plus grand de ces débris de gant n’avait pas deux millimètres; cependant on distinguait très aisément la couleur. Il mit aussi de côté le morceau de jupon où l’assassin avait essuyé son arme. C’était, avec le paquet retrouvé dans la Seine et les diverses empreintes relevées par le bonhomme, tout ce que le meurtrier avait laissé derrière lui.
Ce n’était rien, mais ce rien était énorme aux yeux de M. Daburon, et il avait bon espoir. Le plus grand écueil dans les instructions de crimes mystérieux est une erreur sur le mobile. Si les recherches prennent une fausse direction, elles vont s’écartant de plus en plus de la vérité, à mesure qu’on les poursuit. Grâce au père Tabaret, le juge était à peu près certain de ne point se tromper.
La nuit était venue; pendant ce temps, le magistrat n’avait désormais rien à faire à La Jonchère. Gévrol, que poignait le désir de rejoindre l’homme aux boucles d’oreilles, déclara qu’il restait à Bougival. Il promit de bien employer sa soirée, de courir tous les cabarets et de dénicher, s’il se pouvait, de nouveaux témoins.
Au moment de partir, lorsque le commissaire et tout le monde eurent pris congé de lui, M. Daburon proposa au père Tabaret de l’accompagner.
– J’allais solliciter cet honneur, répondit le bonhomme.
Ils sortirent ensemble, et naturellement le crime qui venait d’être découvert et qui les préoccupait également devint le sujet de la conversation.
– Saurons-nous ou ne saurons-nous pas les antécédents de cette vieille femme? répétait le père Tabaret, tout est là désormais.
– Nous les connaîtrons, répondait le juge, si l’épicière a dit vrai. Si le mari de la veuve Lerouge a navigué, si son fils Jacques est embarqué, le ministère de la Marine nous aura vite donné les éléments qui nous manquent. J’écrirai ce soir même.
Ils arrivèrent à la station de Rueil et prirent le chemin de fer. Le hasard les servit bien. Ils se trouvèrent seuls dans un compartiment de première.
Mais le père Tabaret ne causait plus. Il réfléchissait, il cherchait, il combinait, et sur sa physionomie on pouvait suivre le travail de sa pensée. Le juge le considérait curieusement, intrigué par le caractère de ce singulier bonhomme, qu’une passion, pour le moins originale, mettait au service de la rue de Jérusalem.
– Monsieur Tabaret, lui demanda-t-il brusquement, y a-t-il longtemps, dites-moi, que vous faites de la police?
– Neuf ans, monsieur le juge, neuf ans passés, et je suis assez surpris, permettez-moi de vous l’avouer, que vous n’ayez pas déjà entendu parler de moi.
– Je vous connaissais de réputation sans m’en douter, répondit M. Daburon, et c’est en entendant célébrer votre talent que j’ai eu l’excellente idée de vous faire appeler. Je me demande seulement ce qui a pu vous pousser dans cette voie?