GERMAINE
Est-ce que vous vous en étiez aperçue ?
SONIA
Non ! Mais il doit y avoir des morceaux par terre, et… (À Germaine.) Mademoiselle, deux messieurs…
GERMAINE
Ah ! Bonjour, messieurs du B… Hein ? (Elle aperçoit devant elle Charolais et son fils. Un silence embarrassé.) Pardon, Messieurs, mais, qui êtes-vous ?
Scène II
LES MÊMES, CHAROLAIS PÈRE ET FILS
CHAROLAIS PÈRE, avec une bonhomie souriante.
Monsieur Charolais… Monsieur Charolais… ancien brasseur, chevalier de la Légion d’honneur, propriétaire à Rennes. Mon fils, un jeune ingénieur. (Le fils salue.) Nous venons de déjeuner ici, à côté, à la ferme de Kerlor ; nous sommes arrivés de Rennes ce matin ; nous sommes venus tout exprès…
SONIA, bas à Germaine
Faut-il leur servir du thé ?
GERMAINE, bas à Sonia. Ah ! non, par exemple. (À Charolais.) Vous désirez, Messieurs ?
CHAROLAIS PÈRE
Nous avons demandé monsieur votre père, on nous a dit qu’il n’y avait que mademoiselle sa fille. Nous n’avons pas résisté au plaisir…
(Tous deux s’assoient. Germaine et Sonia se regardent interloquées.)
CHAROLAIS, fils, à son père
Quel beau château, papa !
CHAROLAIS
Oui, petit, c’est un beau château. (Un temps. À Germaine et Sonia.) C’est un bien beau château, Mesdemoiselles.
GERMAINE
Pardon, Messieurs, mais que désirez-vous ?
CHAROLAIS
Voilà. Nous avons vu dans l’Éclaireur de Rennes que monsieur Gournay-Martin veut se défaire d’une automobile. Mon fils me dit toujours : « Papa, je voudrais une auto qui bouffe les côtes », comme qui dirait une soixante-chevaux.
GERMAINE
Nous avons une soixante-chevaux, mais elle n’est pas à vendre ; mon père s’en est même servi aujourd’hui.
CHAROLAIS
C’est peut-être l’auto que nous avons vue devant les communs.
GERMAINE
Non, celle-là est une trente-quarante, elle est à moi. Mais si monsieur votre fils, comme vous dites, aime bouffer les côtes, nous avons une cent-chevaux dont mon père désire se défaire. Tenez, Sonia, la photographie doit être là.
(Toutes deux cherchent sur la table. Pendant ce temps Charolais fils s’est emparé d’une petite statuette.)
CHAROLAIS père, à mi-voix.
Lâche ça, imbécile.
(Germaine se retourne et tend la photo.)
CHAROLAIS père.
Ah ! la voilà. Ah ! ah ! Une cent-chevaux. Eh bien, nous pouvons discuter cela. Quel serait votre dernier prix ?
GERMAINE
Je ne m’occupe pas du tout de ces questions-là, Monsieur. Revenez tout à l’heure, mon père sera rentré de Rennes, vous vous arrangerez avec lui.
CHAROLAIS
Ah !… Alors, nous reviendrons tout à l’heure. (Saluant.) Mesdemoiselles, mes civilités.
(Ils sortent avec des saluts profonds.)
Scène III
GERMAINE, SONIA, GERMAINE
Eh bien, en voilà des types ! Enfin, s’ils achètent la cent-chevaux, papa sera rudement content… C’est drôle que Jacques ne soit pas encore là. Il m’a dit qu’il serait ici entre quatre heures et demie et cinq heures.
SONIA
Les du Buit ne sont pas venus non plus… mais il n’est pas encore cinq heures.
GERMAINE
Oui, au fait, les du Buit ne sont pas venus non plus ! (À Sonia.) Eh bien, qu’est-ce que vous faites ? Complétez toujours la liste des adresses en attendant.
SONIA
C’est presque fini.
GERMAINE
Presque n’est pas tout à fait. (Regardant la pendule.) Cinq heures moins cinq. Jacques en retard ! Ce sera la première fois.
SONIA, tout en écrivant.
Le duc a peut-être poussé jusqu’au Château de Relzières pour voir son cousin… bien qu’au fond je ne croie pas que le duc aime beaucoup monsieur de Relzières. Ils ont l’air de se détester.
GERMAINE
Ah ! Vous l’avez remarqué ? Maintenant, du côté de Jacques… il est si indifférent ! Pourtant il y a trois jours, quand nous avons été voir les Relzières, j’ai surpris Paul et le duc qui se querellaient.
SONIA, inquiète.
Vrai ?
GERMAINE
Oui, ils se sont même quittés très drôlement.
SONIA, vivement.
Mais ils se sont donné la main ?
GERMAINE, réfléchissant.
Tiens ! non.
SONIA, s’effarant.
Non ! mais alors ?
GERMAINE
Alors quoi ?
SONIA
Le duel… le duel de monsieur de Relzières…
GERMAINE
Oh ! Vous croyez ?
SONIA
Je ne sais pas, mais ce que vous me dites… L’attitude du duc ce matin… Cette promenade en voiture.
GERMAINE, étonnée.
Mais… Mais oui… c’est très possible… c’est même certain…
SONIA, très agitée.
C’est horrible… Pensez-vous, Mademoiselle… S’il arrivait quelque chose… Si votre fiancé…
GERMAINE, plus calme.
Ainsi, ce serait pour moi que le duc se battrait ?
SONIA
Et avec un adversaire de première force, vous l’avez dit, imbattable ! (Elle s’est dirigée vers la terrasse.) Que faire ? Et l’on ne peut rien… (Brusquement.) Ah ! Mademoiselle !
GERMAINE
Quoi ?
SONIA
Un cavalier, là-bas…
GERMAINE, accourant.
Oui… il galope…
SONIA, battant des mains.
C’est lui ! C’est lui !
GERMAINE
Vous croyez ?
SONIA
J’en suis sûre ! C’est lui !…
GERMAINE
Il arrive juste pour le thé ! Il sait que je n’aime pas attendre. Cinq heures moins une minute… Il m’a dit cinq heures tapant je serai là, et il sera là.
SONIA
Impossible, Mademoiselle, il faut qu’il fasse le tour du parc. Il n’y a pas de route directe. La rivière est là.
GERMAINE
Pourtant, il vient en droite ligne.
SONIA, inquiète.
Non, non, ce n’est pas possible.
GERMAINE
Il traverse la pelouse. Tenez, il va sauter… Regardez-le, Sonia.
SONIA
Mais c’est affreux ! (Se cachant les yeux.) Ah !
GERMAINE, criant.
Bravo ! ça y est ! Il a sauté ! Bravo, Jacques ! C’est un cheval de sept mille francs. Vite, une tasse de thé… Il était admirable en sautant. Ah ! un duc, voyez-vous ! Vous étiez là quand il m’a donné son dernier cadeau ?… Ce pendentif entouré de perles…
SONIA, regardant le pendentif dans son écrin.
Oui, merveilleux.
Scène IV
LES MÊMES, LE DUC
LE DUC, entrant et gaiement.
Si c’est pour moi, beaucoup de thé, très peu de crème et trois morceaux de sucre. (Regardant sa montre.) Cinq heures ! ça va bien.
GERMAINE
Vous vous êtes battu ?
LE DUC
Ah ! vous savez ?…
GERMAINE
Pourquoi vous êtes-vous battu ?
SONIA
Vous n’êtes pas blessé, monsieur le Duc ?
GERMAINE
Sonia je vous en prie, les adresses. (Au duc.) C’est pour moi ?
LE DUC
Ça vous ferait plaisir que ce fût pour vous ?
GERMAINE
Oui, mais ça n’est pas vrai, c’est pour une femme.
LE DUC
Si ça avait été pour une femme, ça n’aurait pu être que pour vous.
GERMAINE
Évidemment, ça ne pouvait pas être pour Sonia ni pour ma femme de chambre. Mais, peut-on savoir le motif ?
LE DUC
Oh ! Un motif puéril… J’étais de méchante humeur et Relzières m’avait dit un mot désagréable.
GERMAINE
Alors, mon cher, si ce n’était pas pour moi, ce n’était vraiment pas la peine.
LE DUC, taquin.
Oui, mais si j’avais été tué, on aurait dit : « Le duc de Charmerace a été tué pour Mlle Gournay-Martin. » Ç’aurait eu beaucoup d’allure.