CHAPITRE DOUZIÈME Le portique
– Ya du brouillard. Veux-tu qu'on y aille?
C'est Poterloo qui m'interroge, tournant vers moi sa bonne tête blonde, que ses deux yeux bleu clair semblent rendre transparente.
Poterloo est de Souchez et, depuis que les Chasseurs ont enfin repris Souchez, il a envie de revoir le village où il vivait heureux, jadis, quand il était homme.
Pèlerinage dangereux. Ce n'est pas que nous soyons loin! Souchez est là. Depuis six mois, nous avons vécu et manœuvré dans les tranchées et les boyaux, quasi à portée de voix du village. Il n'y a qu'à grimper directement, d'ici même, sur la route de Béthune, le long de laquelle rampe la tranchée et sous laquelle fouillent les alvéoles de nos abris – et qu'à descendre pendant quatre ou cinq cents mètres cette route, qui s'enfonce vers Souchez. Mais tous ces endroits-là sont régulièrement et terriblement repérés. Depuis leur recul, les Allemands ne cessent d'y envoyer de vastes obus qui tonitruent de temps en temps en nous secouant dans notre sous-sol et dont on aperçoit, dépassant les talus, tantôt ici, tantôt là, les grands geysers noirs, de terre et de débris, et les amoncellements verticaux de fumée, hauts comme des églises. Pourquoi bombardent-ils Souchez? On ne sait pas, car il n'y a plus personne ni plus rien dans le village pris et repris, et qu'on s'est si fort arraché les uns aux autres.
Mais ce matin, en effet, un brouillard intense nous enveloppe, et, à la faveur de ce grand voile que le ciel jette sur la terre, on peut se risquer… On est sûr, tout au moins, de ne pas être vu. Le brouillard obstrue hermétiquement la rétine perfectionnée de la saucisse qui doit être quelque part là-haut ensevelie dans l'ouate, et il interpose son immense paroi légère et opaque entre nos lignes et les observatoires de Lens et d'Angres d'où l'ennemi nous épie.
– Ça colle! dis-je à Poterloo.
L'adjudant Bartbe, mis au courant, remue la tête de haut en bas, et il abaisse les paupières pour indiquer qu'il ferme les yeux.
Nous nous hissons hors de la tranchée, et nous voilà tous les deux debout sur la route de Béthune.
C'est la première fois que je marche là pendant le jour. Nous ne l'avons jamais vue que de très loin, cette route terrible, que nous avons si souvent parcourue ou traversée par bonds, courbés dans l'ombre et sous les sifflements.
– Eh bien, tu viens, vieux frère?
Au bout de quelques pas, Poterloo s'est arrêté au milieu de la route où le coton du brouillard s'effiloche en longueur, il est là à écarquiller ses yeux bleu horizon, à entrouvrir sa bouche écarlate.
Ah! là là, ah! là là!… murmure-t-il.
Tandis que je me tourne vers lui, il me montre la route et me dit en hochant la tête:
– C'est elle. Bon Dieu, dire que c'est elle!… C'bout où nous sommes, j'le connais si bien qu'en fermant les yeux, j'le r'vois tel que, exact, et même i's'revoit tout seul. Mon vieux, c'est affreux, d'la r'voir comme ça. C'était une belle route, plantée, tout au long, de grands arbres…
» Et maintenant, qu'est-ce que c'est? Regarde-moi ça: une espèce de longue chose crevée, triste, triste… Regarde-moi ces deux tranchées de chaque côté, tout du long à vif, c'pavé labouré, troué d'entonnoirs, ces arbres déracinés, sciés, roussis, cassés en bûchers, jetés dans tous les sens, percés par des balles – tiens, c't'écumoire, ici! – ah! mon vieux, mon vieux, tu peux pas t'imaginer c'qu'elle est défigurée, cette route!»
Et il s'avance, en regardant à chaque pas, avec de nouvelles stupeurs.
Le fait est qu'elle est fantastique, la route de chaque côté de laquelle deux armées se sont tapies et cramponnées, et sur qui se sont mêlés leurs coups pendant un an et demi. Elle est la grande voie échevelée parcourue seulement par les balles et par des rangs et des files d'obus, qui l'ont sillonnée, soulevée, recouverte de la terre des champs, creusée et retournée jusqu'aux os. Elle semble un passage maudit, sans couleur, écorchée et vieille, sinistre et grandiose à voir.
– Si tu l'avais connue! Elle était propre et unie, dit Poterloo. Tous les arbres étaient là, toutes les feuilles, toutes les couleurs, comme des papillons, et il y avait toujours dessus quelqu'un à dire bonjour en passant: une bonne femme ballottant entre deux paniers ou des gens parlant haut sur une carriole, dans l'bon vent, avec leurs blouses en ballons. Ah! comme la vie était heureuse autrefois!
Il s'enfonce vers les bords du fleuve brumeux qui suit le lit de la route, vers la terre des parapets. Il se penche et s'arrête à des renflements indistincts sur lesquels se précisent des croix, des tombes, encastrées de distance en distance dans le mur du brouillard, comme des chemins de croix dans une église.
Je l'appelle. On n'arrivera pas si on marche comme ça d'un pas de procession. Allons!
Nous arrivons, moi en avant et Poterloo qui, la tête brouillée et alourdie de pensées, se traîne derrière, essayant vainement d'échanger des regards avec les choses, a une dépression de terrain. Là, la route est en contrebas, un pli la cache du côté du Nord. En cet endroit abrité, il y a un peu de circulation.
Sur le terrain vague, sale et malade, où de l'herbe desséchée s'envase dans du cirage, s'alignent des morts. On les transporte là lorsqu'on en a vidé les tranchées ou la plaine, pendant la nuit. Ils attendent – quelques-uns depuis longtemps – d'être nocturnement amenés aux cimetières de l'arrière.
On s'approche d'eux doucement. Ils sont serrés les uns contre les autres; chacun ébauche avec les bras ou les jambes, un geste pétrifié d'agonie différent. Il en est qui montrent des faces demi-moisies, la peau rouillée, jaune avec des points noirs. Plusieurs ont la figure complètement noircie, goudronnée, les lèvres tuméfiées et énormes: des têtes de nègres soufflées en baudruche.
Entre deux corps, sortant confusément de l'un ou de l'autre, un poignet coupé et terminé par une boule de filaments.
D'autres sont des larves informes, souillées, d'où pointent de vagues objets d'équipement ou des morceaux d'os. Plus loin, on a transporté un cadavre dans un état tel qu'on a dû, pour ne pas le perdre en chemin, l'entasser dans un grillage de fil de fer qu'on a fixé ensuite aux deux extrémités d'un pieu. Il a été ainsi porté en boule dans ce hamac métallique, et déposé là. On ne distingue ni le haut, ni le bas de ce corps; dans le tas qu'il forme, seule se reconnaît la poche béante d'un pantalon. On voit un insecte qui en sort et y rentre.
Autour des morts volettent des lettres qui, pendant qu'on les disposait par terre, se sont échappées de leurs poches ou de leurs cartouchières. Sur l'un de ces bouts de papier tout blancs, qui battent de l'aile à la bise, mais que la boue englue, je lis, en me penchant un peu, une phrase: «Mon cher Henri, comme il fait beau temps pour le jour de ta fête!» L'homme est sur le ventre; il a les reins fendus d'une hanche à l'autre par un profond sillon; sa tête est à demi retournée; on voit l'œil creux et sur la tempe, la joue et le cou, une sorte de mousse verte a poussé.
Une atmosphère écœurante rôde avec le vent autour de ces morts et de l'amoncellement de dépouilles qui les avoisine: toiles de tentes ou vêtements en espèce d'étoffe maculée, raidie par le sang séché, charbonnée par la brûlure de l'obus, durcie, terreuse et déjà pourrie, où grouille et fouille une couche vivante. On en est incommodé. Nous nous regardons en hochant la tête et n'osant pas avouer tout haut que ça sent mauvais. On ne s'éloigne pourtant que lentement.
Voici poindre dans la brume des dos courbés d'hommes qui sont joints par quelque chose qu'ils portent. Ce sont des brancardiers territoriaux chargés d'un nouveau cadavre. Ils avancent, avec leurs vieilles têtes hâves, ahanant, suant et faisant la grimace sous l'effort. Porter un mort dans des boyaux, à deux, lorsqu'il y a de la boue, c'est une besogne presque surhumaine.
Ils déposent le mort qui est habillé de neuf.
– Y a pas longtemps, va, qu'il était d'bout, dit un des porteurs. V'là deux heures qu'il a reçu sa balle dans la tête pour avoir voulu chercher un fusil boche dans la plaine: il partait mercredi en permission et voulait l'apporter chez lui. C'est un sergent du 405e , de la classe 14. Un gentil p'tit gars, avec ça.
Il nous le montre: il soulève le mouchoir qui est sur la figure: il est tout jeune et a l'air de dormir; seulement, la prunelle est révulsée, la joue est cireuse, et une eau rose baigne les narines, la bouche et les yeux.
Ce corps qui met une note propre dans ce charnier, qui, encore souple, penche la tête sur le côté quand on le remue, comme pour être mieux, donne l'illusion puérile d'être moins mort que les autres. Mais, moins défiguré, il est, semble-t-il, plus pathétique, plus proche, plus attaché à qui le regarde. Et si nous disions quelque chose devant tout ce monceau d'êtres anéantis, nous dirions: «Le pauvre gars!»
On reprend la route qui, à partir de là, commence à descendre vers le fond où est Souchez. Cette route apparaît sous nos pas, dans les blancheurs du brouillard, comme une effrayante vallée de misère. L'amas des débris, des restes et des immondices s'accumule sur l'échine fracassée de son pavé et sur ses bords fangeux, devient inextricable. Les arbres jonchent le sol ou ont disparu, arrachés, leurs moignons déchiquetés. Les talus sont renversés ou bouleversés par les obus. Tout le long, de chaque côté de ce chemin où seules sont debout les croix des tombes, des tranchées vingt fois obstruées et recreusées, des trous, des passages sur des trous, des claies sur des fondrières.