À mesure qu'on avance, tout apparaît retourné, terrifiant, plein de pourriture, et sent le cataclysme. On marche sur un pavage d'éclats d'obus. À chaque pas, le pied en heurte; on se prend comme à des pièges, et on trébuche dans la complication des armes rompues, de machines à coudre, parmi les paquets de fils électriques, les équipements allemands et français, déchirés dans leur écorce de boue sèche, les monceaux suspects de vêtements englués d'un mastic brun rouge. Et il faut veiller aux obus non éclatés qui, partout, sortent leur pointe ou présentent leurs culots ou leurs flancs, peints en rouge, en bleu, en bistre.
– Ça, c'est l'ancienne tranchée boche, qu'ils ont fini par lâcher…
Elle est par endroits bouchée; à d'autres, criblée de trous de marmites. Les sacs de terre ont été déchirés, éventrés, se sont écroulés, vidés, secoués au vent, les boiseries d'était ont éclaté et pointent dans tous les sens. Les abris sont remplis jusqu'au bord par de la terre et par on ne sait quoi. On dirait, écrasé, élargi et limoneux, le lit à demi desséché d'une rivière abandonnée par l'eau et par les hommes. À un endroit, la tranchée est vraiment effacée par le canon; le fossé évasé s'interrompt et n'est plus qu'un champ de terre fraîche formé de trous placés symétriquement à côté les uns des autres en longueur et en largeur.
J'indique à Poterloo ce champ extraordinaire où une charrue gigantesque semble avoir passé.
Mais il est préoccupé jusqu'au fond des entrailles par le changement de face du paysage.
Il désigne du doigt un espace dans la plaine, d'un air stupéfait, comme s'il sortait d'un songe.
– Le Cabaret Rouge!
C'est un champ plat dallé de briques cassées.
– Et qu'est-ce que c'est que ça?
Une borne? Non, ce n'est pas une borne. C'est une tête, une tête noire, tannée, cirée. La bouche est toute de travers, et on voit la moustache qui se hérisse de chaque côté: une grosse tête de chat carbonisé. Le cadavre – un Allemand – est dessous, enterré en hauteur.
– Et ça?
C'est un lugubre ensemble formé d'un crâne tout blanc, puis à deux mètres du crâne, une paire de bottes, et, entre les deux, un monceau de cuirs effilochés et de chiffons cimentés par une boue brune.
– Viens. Il y a déjà moins de brouillard. Dépêchons-nous.
À cent mètres en avant de nous, dans les ondes plus transparentes du brouillard, qui se déplacent avec nous et nous voilent de moins en moins, un obus siffle et éclate… Il est tombé à l'endroit où nous allons passer.
On descend. La pente s'atténue.
Nous allons côte à côte. Mon compagnon ne dit rien, regarde à droite, à gauche.
Puis il s'arrête encore, comme sur le haut de la route.
J'entends sa voix balbutier, presque basse:
– Ben quoi! on y est… C'est qu'on y est…
En effet, nous n'avons pas quitté la plaine, la vaste plaine stérilisée, cautérisée – et cependant nous sommes dans Souchez!
Le village a disparu. Jamais je n'ai vu une pareille disparition de village. Ablain-Saint-Nazaire et Carency gardent encore une forme de localité, avec leurs maisons défoncées et tronquées, leurs cours comblées de plâtras et de tuiles. Ici, dans le cadre des arbres massacrés – qui nous entourent, au milieu du brouillard, d'un spectre de décor – plus rien n'a de forme: il n'y a pas même un pan de mur, de grille, de portail, qui soit dressé, et on est étonné de constater qu'à travers l'enchevêtrement de poutres, de pierres et de ferraille, sont des pavés: c'était ici, une rue!
On dirait un terrain vague et sale, marécageux, à proximité d'une ville, et sur lequel celle-ci aurait déversé pendant des années régulièrement, sans laisser de place vide, ses décombres, ses gravats, ses matériaux de démolitions et ses vieux ustensiles: une couche uniforme d'ordures et de débris parmi laquelle on plonge et l'on avance avec beaucoup de difficulté, de lenteur. Le bombardement a tellement modifié les choses qu'il a détourné le cours du ruisseau du moulin et que le ruisseau court au hasard et forme un étang sur les restes de la petite place où il y avait la croix.
Quelques trous d'obus où pourrissent des chevaux gonflés et distendus, d'autres où sont éparpillés les restes, déformés par la blessure monstrueuse de l'obus, de ce qui était des êtres humains.
Voici, en travers de la piste qu'on suit et qu'on gravit comme une débâcle, comme une inondation de débris sous la tristesse dense du ciel, voici un homme étendu comme s'il dormait; mais il a cet aplatissement étroit contre la terre qui distingue un mort d'un dormeur. C'est un homme de corvée de soupe, avec son chapelet de pains enfilés dans une sangle, la grappe des bidons des camarades retenus à son épaule par un écheveau de courroies. Ce doit être cette nuit qu'un éclat d'obus lui a creusé puis troué le dos. Nous sommes sans doute les premiers à le découvrir, obscur soldat mort obscurément. Peut-être sera-t-il dispersé avant que d'autres le découvrent. On cherche sa plaque d'identité, elle est collée dans le sang caillé où stagne sa main droite. Je copie le nom écrit en lettres de sang.
Poterloo m'a laissé faire tout seul. Il est comme un somnambule. Il regarde, regarde éperdument, partout; il cherche à l'infini parmi ces choses éventrées, disparues, parmi ce vide, il cherche jusqu'à l'horizon brumeux.
Puis il s'assoit sur une poutre qui est là, en travers, après avoir, d'un coup de pied, fait sauter une casserole tordue posée sur la poutre. Je m'assois à côté de lui. Il bruine légèrement. L'humidité du brouillard se résout en gouttelettes et met un léger vernis sur les choses.
Il murmure:
– Ah zut!… zut!…
Il s'éponge le front: il lève sur moi des yeux de suppliant. Il essaye de comprendre, d'embrasser cette destruction de tout ce coin de monde, de s'assimiler ce deuil. Il bafouille des propos sans suite, des interjections. Il ôte son vaste casque et on voit sa tête qui fume. Puis il me dit, péniblement:
– Mon vieux, tu peux pas te figurer, tu peux pas, tu peux pas…
Il souffle:
– Le Cabaret Rouge, où c'est qu'il y a c'te tête de Boche et, tout autour, des fouillis d'ordures… c't'espèce de cloaque, c'était… sur le bord de la route, une maison en briques et deux bâtiments bas, à côté… Combien de fois, mon vieux, à la place même où on s'est arrêté, combien de fois, là, à la bonne femme qui rigolait sur le pas de sa porte, j'ai dit au revoir en m'essuyant la bouche et en regardant du côté de Souchez où je rentrais! Et après quelques pas, on se retournait pour lui crier une blague! Oh! tu peux pas te figurer…
» Mais ça, alors, ça!…»
Il fait un geste circulaire pour me montrer toute cette absence qui l'entoure…
– Faut pas rester ici trop longtemps, mon vieux. Le brouillard se lève, tu sais.
Il se met debout avec un effort.
– Allons…
Le plus grave est à faire. Sa maison…
Il hésite, s'oriente, va…
– C'est là… Non, j'ai dépassé. C'est pas là. J'sais pas où c'est où c'que c'était. Ah! malheur, misère!
Il se tord les mains, en proie au désespoir, se tient difficilement debout au milieu des plâtras et des madriers. À un moment, perdu dans cette plaine encombrée, sans repères, il regarde en l'air pour chercher, comme un enfant inconscient, comme un fou. Il cherche l'intimité de ces chambres éparpillée dans l'espace infini, la forme et le demi-jour intérieurs jetés au vent!
Après plusieurs va-et-vient, il s'arrête à un endroit, se recule un peu.
– C'était là. Y a pas d'erreur. Vois-tu: c'est c'te pierre-là qui m'fait reconnaître. Il y avait un soupirail. On voit la trace d'une barre de fer du soupirail avant qu'i' se soit envolé.
Il renifle, pense, hochant lentement la tête sans pouvoir s'arrêter.
C'est quand y a plus rien qu'on comprend bien qu'on était heureux. Ah! était-on heureux!
Il vient à moi, rit nerveusement.
C'est pas ordinaire, ça, hein? J'suis sûr que tu n'as jamais vu ça; ne pas retrouver sa maison où on a toujours vécu d'puis toujours…
Il fait demi-tour, et c'est lui qui m'entraîne.
– Ben, fichons l'camp, puisqu'y a plus rien. Quand on regard'ra la place des choses pendant une heure! Mettons-les, mon pauv' vieux.
On s'en va. Nous sommes les deux vivants faisant tache dans ce lieu illusoire et vaporeux, ce village qui jonche la terre, et sur lequel on marche.
On remonte. Le temps s'éclaircit. La brume se dissipe très rapidement. Mon camarade qui fait de grandes enjambées, en silence, le nez par terre, me montre un champ:
– Le cimetière, dit-il. Il était là avant d'être partout, avant d'avoir tout pris à n'en plus finir, comme une maladie du monde.
À mi-côte, on avance plus lentement. Poterloo s'approche de moi.
– Tu vois, c'est trop, tout ça. C'est trop effacé, toute ma vie jusqu'ici. J'ai peur, tellement c'est effacé.