– On va faire le tour par la route de Carency et remonter par-derrière.
Nous obliquâmes dans les champs. Au bout de quelques instants, il me dit:
– J'exagère, tu crois? Tu dis que j'exagère?
Il réfléchit:
– Ah!
Puis il ajouta avec ce hochement de tête qui ne l'avait pas beaucoup quitté ce matin-là:
– Mais enfin! Tout d'même, y a un fait…
Nous grimpâmes la pente. Le froid s'était changé en tiédeur. Arrivés à une plateforme de terrain:
– Asseyons-nous encore un petit coup avant de rentrer, proposa-t-il.
Il s'assit, lourd d'un monde de réflexions qui s'enchevêtraient. Son front se plissait. Puis il se tourna vers moi d'un air embarrassé comme s'il avait un service à me demander.
– Dis donc, vieux, je m'demande si j'ai raison.
Mais après m'avoir regardé, il regardait les choses comme s'il voulait les consulter plus que moi.
Une transformation se faisait dans le ciel et sur la terre. Le brouillard n'était presque plus qu'un rêve. Les distances se dévoilaient. La plaine étroite, morne, grise, s'agrandissait, chassait ses ombres et se colorait. La clarté la couvrait peu à peu, de l'est à l'ouest, comme deux ailes.
Et voilà que là-bas, à nos pieds, on a vu Souchez entre les arbres. À la faveur de la distance et de la lumière, la petite localité se reconstituait aux yeux, neuve de soleil!
– Est-ce que j'ai raison? répéta Poterloo, plus vacillant, plus incertain.
Avant que j'aie pu parler, il se répondit à lui-même, d'abord presque à voix basse, dans la lumière:
– Elle est toute jeune, tu sais; ça a vingt-six ans. Elle ne peut pas r'tenir sa jeunesse; ça lui sort de partout et, quand elle se repose à la lampe et au chaud, elle est bien obligée de sourire; et, même si elle riait aux éclats, ce serait tout bonnement sa jeunesse qui lui chant'rait dans la gorge. C'est point à cause des autres, à vrai dire, c'est à cause d'elle. C'est la vie. Elle vit. Eh oui, elle vit, voilà tout. C'est pas d'sa faute si elle vit. Tu voudrais pas qu'elle meure? Alors, qu'est-ce que tu veux qu'elle fasse? Qu'elle pleure, rapport à moi et aux Boches, tout le long du jour? Qu'elle rouspète? On peut pas pleurer tout le temps ni rouspéter pendant dix-huit mois. C'est pas vrai. Il y a trop longtemps, que j'te dis. Tout est là.
Il se tait pour regarder le panorama de Notre-Dame-de-Lorette, maintenant tout illuminé.
– C'est kif-kif la gosse qui, quand elle se trouve à côté d'un bonhomme qui ne parle pas de l'envoyer baller, finit par chercher à lui monter sur les genoux. Elle aimerait p't'êt' mieux que ce soit son oncle ou un ami de son père – p't'êt' – mais elle essaie tout de même auprès de celui qui est seul à être toujours là, même si c'est un gros cochon à lunettes.
» Ah! s'écrie-t-il en se levant, et en venant gesticuler devant moi, on pourrait m'répondre une bonne chose: si je revenais pas de la guerre, j'dirais: «Mon vieux, t'es fichu, plus de Clotilde, plus d'amour! Tu vas être remplacé un jour ou l'autre dans son cœur. Y a pas à tourner: ton souvenir, le portrait de toi qu'elle porte en elle, il va s'effacer peu à peu et un autre se mettra dessus et elle recommencera une autre vie.» Ah! si j'rev'nais pas!»
Il a un bon rire.
– Mais j'ai bien l'intention de revenir! Ah! ça oui, faut être là. Sans ça!… Faut être là, vois-tu, reprend-il plus grave. Sans ça, si tu n'es pas là, même si tu as affaire à des saints ou à des anges, tu finiras par avoir tort. C'est la vie. Mais j'suis là.
Il rit.
– J'suis même un peu là, comme on dit!
Je me lève aussi et lui frappe sur l'épaule.
– Tu as raison, mon vieux frère. Tout ça finira.
Il se frotte les mains. Il ne s'arrête plus de parler.
– Oui, bon sang, tout ça finira. T'en fais pas.
» Oh! je sais bien qu'il y aura du boulot pour que ça finisse, et plus encore après. Faudra bosser. Et j'dis pas seulement bosser avec les bras.
» Faudra tout r'faire. Eh bien, on refera. La maison? Partie. Le jardin? Plus nulle part. Eh bien, on refera la maison. On refera le jardin. Moins y aura et plus on refera. Après tout, c'est la vie, et on est fait pour refaire, pas? On r'fera aussi la vie ensemble et le bonheur; on refera les jours, on refera les nuits.
» Et les autres aussi. Ils referont leur monde. Veux-tu que je te dise? Ça sera peut-être moins long qu'on croit…
» Tiens, j'vois très bien Madeleine Vandaërt épousant un autre gars. Elle est veuve; mais, mon vieux, y a dix-huit mois qu'elle est veuve. Crois-tu qu'c'est pas une tranche, ça, dix-huit mois? On n'porte même plus l'deuil, j'crois, autour de c'temps-là! On ne fait pas attention à ça quand on dit: «C'est une garce!» et quand on voudrait, en somme, qu'elle se suicide! Mais, mon vieux, on oublie, on est forcé d'oublier. C'est pas les autres qui font ça; c'est même pas nous-mêmes; c'est l'oubli, voilà, je la retrouve tout d'un coup et de la voir rigoler ça m'a chamboulé, tout comme si son mari venait d'être tué d'hier – c'est humain – mais quoi! Y a une paye qu'il est clamsé, le pauv' gars. Y a longtemps; y a trop longtemps. On n'est plus les mêmes. Mais, attention, faut r'venir, faut être là! On y sera et on s'occupera de redevenir!»
En chemin, il me regarde, cligne de l'œil et, ragaillardi d'avoir trouvé une idée où appuyer ses idées:
– J'vois ça d'ici, après la guerre, tous ceux de Souchez se remettant au travail et à la vie… Quelle affaire! Tiens, le père Ponce, mon vieux, ce numéro-là! Il était si tellement méticuleux que tu l'voyais balayer l'herbe de son jardin avec un balai d'crin, ou, à genoux sur sa pelouse, couper le gazon avec une paire d'ciseaux. Eh bien, il s'paiera ça encore! Et Mme Imaginaire, celle qu'habitait une des dernières maisons du côté du château de Carleul, une forte femme qu'avait l'air de rouler par terre comme si elle avait eu des roulettes sous le gros rond de ses jupes. Elle pondait un enfant tous les ans. Réglé, recta: une vraie mitrailleuse à gosses! Eh bien a r'prendra c't'occupation à tour d'bras.
Il s'arrête, réfléchit, sourit à peine, presque en lui-même:
– … Tiens j'vais t'dire, j'ai r'marqué… Ça n'a pas grande importance, ça, insiste-t-il, comme gêné subitement par la petitesse de cette parenthèse – mais j'ai r'marqué (on r'marque ça d'un coup d'œil en r'marquant aut' chose), que c'était plus propre chez nous que d'mon temps…
On rencontre par terre de petits rails qui rampent perdus dans le foin séché sur pied. Poterloo me montre, de sa botte, ce bout de voie abandonné, et sourit:
– Ça, c'est notre chemin de fer. C'est un tortillard, qu'on appelle. Ça doit vouloir dire «qui se grouille pas». Il n'allait pas vite! Un escargot y aurait tenu le pied! On le refera. Mais il n'ira pas plus vite, certainement. Ça lui est défendu!
Quand nous arrivâmes en haut de la côte, il se retourna et jeta un dernier coup d'œil sur les lieux massacrés que nous venions de visiter. Plus encore que tout à l'heure, la distance recréait le village à travers les restes d'arbres qui, diminués et rognés, semblaient de jeunes pousses. Mieux encore que tout à l'heure, le beau temps disposait sur ce groupement blanc et rose de matériaux d'une apparence de vie et même un semblant de pensée. Les pierres subissaient la transfiguration du renouveau. La beauté des rayons annonçait ce qui serait, et montrait l'avenir. La figure du soldat qui contemplait cela s'éclairait aussi d'un reflet de résurrection. Le printemps et l'espoir y déteignaient en sourire; et ses joues roses, ses yeux bleus si clairs et ses sourcils jaune d'or avaient l'air peints de frais.
On descend dans le boyau. Le soleil y donne. Le boyau est blond, sec et sonore. J'admire sa belle profondeur géométrique, ses parois lisses polies par la pelle, et j'éprouve de la joie à entendre le bruit franc et net que font nos semelles sur le fond de terre dure ou sur les caillebotis, petits bâtis de bois posés bout à bout et formant plancher.
Je regarde ma montre. Elle me fait voir qu'il est neuf heures; et elle me montre aussi un cadran délicatement colorié où se reflète un ciel bleu et rose, et la fine découpure des arbustes qui sont plantés là, au-dessus des bords de la tranchée.
Et Poterloo et moi nous nous regardons également, avec une sorte de joie confuse; on est content de se voir, comme si on se revoyait! Il me parle, et moi qui suis bien habitué pourtant à son accent du Nord qui chante, je découvre qu'il chante.
Nous avons eu de mauvais jours, des nuits tragiques, dans le froid, dans l'eau et la boue. Maintenant, bien que ce soit encore l'hiver, une première belle matinée nous apprend et nous convainc qu'il va avoir bientôt, encore une fois, le printemps. Déjà le haut de la tranchée s'est orné d'herbe vert tendre et il y a, dans les frissons nouveau-nés de cette herbe, des fleurs qui s'éveillent. C'en sera fini des jours rapetissés et étroits. Le printemps vient d'en haut et d'en bas. Nous respirons à cœur joie, nous sommes soulevés.
Oui, les mauvais jours vont finir. La guerre aussi finira, que diable! Et elle finira sans doute dans cette belle saison qui vient et qui déjà nous éclaire et commence à nous caresser avec sa brise.