Un sifflement. Tiens, une balle perdue…

Une balle? Allons donc! C'est un merle!

C'est drôle comme c'était pareil… Les merles, les oiseaux qui crient doucement, la campagne, les cérémonies des saisons, l'intimité des chambres, habillées de lumière… Oh! la guerre va finir, on va revoir à jamais les siens: la femme, les enfants, ou celle qui est à la fois la femme et l'enfant, et on leur sourit dans cet éclat jeune qui, déjà, nous réunit.

… À la fourche des deux boyaux, sur le champ, au bord, voici comme un portique. Ce sont deux poteaux appuyés l'un sur l'autre avec, entre eux, un enchevêtrement de fils électriques qui pendent comme des lianes. Cela fait bien. On dirait un arrangement, un décor de théâtre. Une mince plante grimpante enlace l'un des poteaux et, en la suivant des yeux, on voit qu'elle a déjà osé aller de l'un à l'autre.

Bientôt, à longer ce boyau dont le flanc herbeux frissonne comme les flancs d'un beau cheval vivant, nous aboutissons dans notre tranchée de la route de Béthune.

Voici notre emplacement. Les camarades sont là, groupés. Ils mangent, jouissent de la bonne température.

Le repas fini, on nettoie les gamelles ou les assiettes en aluminium avec un bout de pain…

– Tiens, y a plus de soleil!

C'est vrai. Un nuage s'étend et l'a caché.

– I'va même flotter, mes petits gars, dit Lamuse.

– Voilà bien notre veine! Justement pour le départ!

– Sacré pays, milédi! dit Fouillade.

Le fait est que ce climat du Nord ne vaut pas grand-chose. Ça bruine, ça brouillasse, ça fume, ça pleut. Et, quand il y a du soleil, le soleil s'éteint vite au milieu de ce grand ciel humide.

Nos quatre jours de tranchées sont finis. La relève aura lieu à la tombée du soir. On se prépare lentement au départ. On remplit et on range le sac, les musettes. On donne un coup au fusil et on l'enveloppe.

Il est déjà quatre heures. La brume tombe vite. On devient indistincts les uns aux autres.

– Bon sang, la voici, la pluie!

Quelques gouttes. Puis c'est l'averse. Oh! là là là! On ajuste des capuchons, des toiles de tente. On rentre dans l'abri en pataugeant et en se mettant de la boue aux genoux, aux mains et aux coudes, car le fond de la tranchée commence à être gluant. Dans la guitoune, on a à peine le temps d'allumer une bougie posée sur un bout de pierre, et de grelotter autour.

– Allons, en route!

On se hisse dans l'ombre mouillée et venteuse du dehors. J'entrevois la puissante carrure de Poterloo: Nous sommes toujours à côté l'un de l'autre dans le rang. Je lui crie quand on se met en marche:

– Tu es là, mon vieux?

– Oui, d'vant toi, me crie-t-il en se retournant.

Il reçoit dans ce mouvement une gifle de vent et de pluie, mais il rit. Il a toujours sa bonne figure heureuse de ce matin. Ce n'est pas une averse qui lui ôtera le contentement qu'il emporte dans son cœur ferme et solide, et ce n'est pas une maussade soirée qui éteindra le soleil que j'ai vu, il y a quelques heures, entrer dans sa pensée.

On marche. On se bouscule. On fait quelques faux pas… La pluie ne cesse pas et l'eau ruisselle dans le fond de la tranchée. Les caillebotis branlent sur le sol devenu mou: quelques-uns penchent à droite ou à gauche et on y glisse. Et puis, dans le noir, on ne les voit pas, et il arrive qu'aux tournants on met le pied à côté, dans les trous d'eau.

Je ne perds pas des yeux, dans le gris de la nuit, le poil ardoisé du casque de Poterloo, ruisselant comme un toit sous l'averse, et son large dos garni d'un carré de toile cirée qui miroite. Je lui emboîte le pas et, de temps en temps, je l'interpelle et il me répond – toujours de bonne humeur, toujours calme et fort.

Quand il n'y a plus de caillebotis, on piétine dans la boue épaisse. Il fait noir, maintenant. On s'arrête brusquement, et je suis jeté sur Poterloo. On entend, en avant, une invective demi-furieuse:

– Ben quoi, vas-tu avancer? On va être coupés!

– J'peux pas décoller mes reposoirs! répond une voix piteuse.

L'enlisé arrive enfin à se dégager, et il nous faut courir pour rattraper le reste de la compagnie. On commence à haleter et à geindre et à pester contre ceux qui sont en tête. On pose les pieds au petit bonheur: on fait des faux pas, on se retient aux parois, et on a les mains enduites de boue. La marche devient une débandade pleine de bruit de ferraille et de jurons.

La pluie redouble. Second arrêt subit. Il y en a un qui est tombé! Brouhaha.

Il se relève. On repart. Je m'évertue à suivre de tout près le casque de Poterloo, qui luit faiblement dans la nuit devant mes yeux, et je lui crie de temps en temps:

– Ça va?

– Oui, oui, ça va, me répond-il, en reniflant et en soufflant, mais de sa voix toujours sonore et chantante.

Le sac tire et fait mal aux épaules, secoué dans cette course houleuse sous l'assaut des éléments. La tranchée est bouchée par un éboulement frais dans lequel on s'enfonce… On est obligé d'arracher ses pieds de la terre molle et adhérente, en les levant très haut à chaque pas. Puis, ce passage laborieusement franchi, on redégringole tout de suite dans le ruisseau glissant. Les souliers ont tracé au fond deux ornières étroites où le pied se prend comme dans un rail, ou bien il y a des flaques où il entre à grand floc. Il faut, à un endroit, se baisser très bas pour passer au-dessous du pont massif et gluant qui franchit le boyau, et ce n'est pas sans peine qu'on y arrive. On est forcé de s'agenouiller dans la boue, de s'écraser par terre et de ramper à quatre pattes pendant quelques pas. Un peu plus loin, il nous faut évoluer en empoignant un piquet que le détrempage du sol a fait pencher de travers juste au milieu du passage.

On parvient à un carrefour.

– Allons, en avant! maniez-vous, les gars! dit l'adjudant, qui s'est plaqué dans une encoignure pour nous laisser passer et nous parler. L'endroit n'est pas bon.

– On est éreinté, meugle une voix si enrouée et si haletante que je ne reconnais pas le parleur.

– Zut! j'en ai marre, j'reste là, gémit un autre à bout de souffle et de force.

– Que voulez-vous que j'y fasse? répond l'adjudant, c'est pas d'ma faute, hé? Allons, grouillez-vous, l'endroit est mauvais. Il a été marmité à la dernière relève!

On va au milieu de la tempête d'eau et de vent. Il semble qu'on descende, qu'on descende, dans un trou. On glisse, on tombe et on bute contre la paroi, on se rejette debout. Notre marche est une espèce de longue chute où l'on se retient comme on peut et où on peut. Il s'agit de trébucher devant soi et le plus droit possible.

Où sommes-nous? Je lève la tête, malgré les vagues de pluie, hors de ce gouffre où nous nous débattons. Sur le fond à peine distinct du ciel couvert, je découvre le rebord de la tranchée, et voici tout d'un coup apparaître à mes yeux, dominant ce bord, une espèce de poterne sinistre faite de deux poteaux noirs penchés l'un sur l'autre, au milieu desquels pend comme une chevelure arrachée. C'est le portique.

– En avant! En avant!

Je baisse la tête et je ne vois plus rien; mais j'entends à nouveau les semelles entrer dans la vase et en sortir, le cliquetis des fourreaux de baïonnette, les exclamations sourdes et le halètement précipité des poitrines.

Encore une fois, remous violent. On stoppe brusquement et comme tout à l'heure je suis jeté sur Poterloo et m'appuie sur son dos, son dos fort, solide, comme une colonne d'arbre, comme la santé et l'espoir. Il me crie:

– Courage, vieux, on arrive!

On s'immobilise. Il faut reculer… Nom de Dieu!… Non, on avance à nouveau!

Tout à coup, une explosion formidable tombe sur nous. Je tremble jusqu'au crâne, une résonance métallique m'emplit la tête, une odeur brûlante de soufre me pénètre les narines et me suffoque. La terre s'est ouverte devant moi. Je me sens soulevé et jeté de côté, plié, étouffé et aveuglé à demi dans cet éclair de tonnerre… Je me souviens bien pourtant: pendant cette seconde où, instinctivement, je cherchais, éperdu, hagard, mon frère d'armes, j'ai vu son corps monter, debout, noir, les deux bras étendus de toute leur envergure, et une flamme à la place de la tête!


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