– Y a des malins gars qu'on l'filon, dit Lamuse, et qui trouv'nt l'joint pour coller quéqu'chose dans la voiture de compagnie ou la voiture médicale. J'en connais un qu'a deux liquettes neuves et un can'çon dans la cantine d'un adjupette – mais, tu comprends, t'es tout d'suite deux cent cinquante bonhommes à la compagnie, et l'truc est connu et y en pas besef qui peuv'nt le profiter: surtout des gradés! tant plus i' sont sous-offs, tant pus i' sont sucrés pour carrer leur fourbi. Sans compter que l'commandant, i' visite les voitures, des fois, sans t'avertir et l' t'fout tes frusques au beau milieu de la route s'il les trouve dans une bagnole où c'est pas vrai: allez partez! sans compter l'engueulade et la tôle.
– Dans les premiers temps, c'était franc, mon vieux. Y en avait, j'l'ai vu, qui collaient leurs musettes et même leur armoire dans une voiture de gosse qu'i's poussaient sur la route.
– Ah! tu parles! c'était l'bon temps d'la guerre! Mais on a changé tout ça.
Sourd à tous les discours, Volpatte, affublé de sa couverture comme d'un châle, ce qui lui donne l'air d'une vieille sorcière, tourne autour d'un objet qui gît par terre.
– J'm'demande, dit-il, en ne s'adressant à personne, si j'vas emporter ce sale bouteillon-là. C'est l'seul de l'escouade et j'l'ai toujours porté. Oui, mais i' fuit comme un panier à salade.
Il ne peut pas prendre une décision, et c'est une vraie scène de séparation.
Barque le considère de côté et se moque de lui. On l'entend qui dit: «Gaga, maladif.» Mais il s'arrête dans son persiflage:
– Après tout, on s'rait à sa place, qu'on s'rait aussi con qu'lui.
Volpatte remet sa décision à plus tard:
– J'verrai ça demain au matin, quand j'mont'rai Phîlibert.
Après l'inspection et le remplissage des poches, c'est au tour des musettes, puis des cartouchières, et Barque disserte sur le moyen de faire entrer les deux cents cartouches réglementaires dans les trois cartouchières. En paquets, c'est impossible. Il faut les dépaqueter, et les placer l'une à côté de l'autre debout, tête-bêche. On arrive ainsi à bonder chaque cartouchière sans laisser de vide et à se faire une ceinture qui pèse dans les six kilos. Le fusil est nettoyé déjà… On vérifie l'emmaillotage de la culasse et le bouchage – précautions indispensables à cause de la terre des tranchées.
Il s'agit de reconnaître facilement chaque fusil.
– Moi, j'ai fait des entailles dans la bretelle. Tu vois, j'ai découpé l'bord.
– Moi, j'y ai enroulé, en haut, à la bretelle, un cordon de soulier et comme ça, je l'reconnais à la main comme avec l'œil.
– Moi, un bouton mécanique. Pas d'erreur. Dans l'noir je l'sens tout de suite et j'dis: «C'est ma carabine.» Pa'ce que, tu comprends, y a des gars qui s'en font pas, i's s'les roulent pendant que l'copain nettèye, pis i' s'foulent l'poignet en douce sur la clarinette de la poire qu'a nettéyé; pis même i's n'ont pas la trouille ed' dire, après: «Mon capitaine, j'ai un fusil qu'est olrède.» Moi, j'marche pas dans la combine. C'est l'système D, et l'système D, mon vieux phénomène, y a des fois où c'que j'en ai pus que marre.
Et les fusils, tout en se ressemblant, diffèrent comme les écritures.
– C'est curieux et bizarre, me dit Marthereau, on monte demain aux tranchées, et il n'y a pas encore de viande saoule ni d'futur bois, ce soir et – coute! – pas de disputes encore. Tant qu'à moi…
» Ah! j'dis pas, concède-t-il tout de suite, que ces deux-là n'soient pas un peu garnis, ni un peu vaseux… Sans être tout à fait mûrs, ils ont l'nez sale, quoi…»
– C'est Poitron et Poilpot, de l'escouade à Broyer.
Ils sont couchés et parlent bas. On distingue le nez rond de l'un qui brille comme sa bouche, juste à côté d'une bougie, et sa main qui fait, un doigt levé, de petits gestes explicatifs suivis fidèlement par une ombre portée.
– J'sais allumer le feu, mais j'sais pas l'rallumer quand il est éteint, déclare Poitron.
– Ballot! dit Poilpot, si tu sais l'allumer, tu sais l'rallumer, vu qu'si tu l'allumes, c'est qu'il a été éteint, et tu peux dire que tu l'rallumes quand tu l'allumes.
– Tout ça c'est du bourre-mou. J'sais pas calculer et je m'fous des boniments que tu m'balances. J'te dis et j'te répète que, pour allumer un feu, j'suis là, mais pour l'rallumer quand i' s'a éteint, ça n'a rien à faire. J'peux pas mieux dire. Je n'entends pas l'insistance de Poilpot.
– Mais bougre de nom de Dieu d'entêté, râle Poitron, pis que j'te dis trente fois que j'sais pas. Faut-i' qu'i' soye tête de cochon, tout de même!
– C'est marrant, c't'écoutation-là, me confie Marthereau.
En vérité, tout à l'heure, il a parlé trop vite.
Une certaine fièvre, provoquée par les libations des adieux, règne dans le taudis plein de paille nuageuse où la tribu – les uns debout et hésitants, les autres à genoux et tapant comme des mineurs – répare, empile, assujettit ses provisions, ses hardes et ses outils. Un grondement de paroles, un désordre de gestes. On voit saillir dans les lueurs enfumées, des reliefs de trognes, et des mains sombres remuer au-dessus de l'ombre, comme des marionnettes.
De plus, dans la grange attenante à la nôtre, et qui n'en est séparée que par un mur à hauteur d'homme, s'élèvent des cris avinés. Deux hommes, là, se prennent à partie avec une violence et une rage désespérées. L'air vibre des plus grossiers accents qui soient ici-bas. Mais l'un d'eux, un étranger d'une autre escouade, est expulsé par les locataires, et le jet d'injures de l'autre s'affaiblit et s'éteint.
– Tant qu'à nous, on s'tient! remarque Marthereau avec une certaine fierté.
C'est vrai. Grâce à Bertrand, obsédé par la haine de l'alcoolisme, de cette fatalité empoisonnée qui joue avec les multitudes, notre escouade est une de celles qui sont le moins viciées par le vin et la gniole.
… Ils crient, ils chantent, ils extravaguent tout autour. Et ils rient sans fin; dans l'organisme humain, le rire fait un bruit de rouage et de chose.
On essaye d'approfondir certaines physionomies qui se présentent avec un relief de touche émouvant dans cette ménagerie d'ombres, cette volière de reflets. Mais on ne peut pas. On les voit, mais on ne voit rien au fond d'elles.
– Déjà dix heures, les amis, dit Bertrand. On finira de monter Azor demain. Il est temps de mettre la viande en torchon.
Chacun, alors, se couche, lentement. Le bavardage ne cesse guère. Le soldat prend toutes ses aises chaque fois qu'il n'est pas absolument obligé de se dépêcher. Chacun va, vient, un objet à la main et je vois glisser sur le mur l'ombre démesurée d'Eudore qui passe devant une chandelle, en balançant au bout de ses doigts deux sachets de camphre.
Lamuse s'agite à la recherche d'une position. Il semble mal à l'aise: quelle que soit sa capacité, aujourd'hui, manifestement, il a trop mangé.
– Y en a qui veulent dormir! Vos gueules, bande de vaches! crie Mesnil Joseph, de sa couche.
Cette exhortation calme un moment, mais n'arrête pas le brouhaha des voix ni les allées et venues.
– C'est vrai qu'on monte demain, dit Paradis, et que, le soir, on file en première ligne. Mais personne n'y pense. On le sait, voilà tout.
Petit à petit chacun a rejoint sa place. Je me suis étendu sur la paille, Marthereau s'emmaillote à côté de moi.
Une masse colossale entre en prenant des précautions pour ne point faire de bruit. C'est le sergent infirmier, un frère mariste, énorme bonhomme à barbe et à lunettes, qu'on sent, lorsqu'il a ôté sa capote et qu'il est en veste, gêné de montrer ses jambes. On voit se hâter discrètement cette silhouette d'hippopotame barbu. Il souffle, soupire, marmotte.
Marthereau me le désigne de la tête, et me dit tout bas:
– Regarde-le. C'gens-là, il faut toujours qu'i's disent des blagues. Quand on lui d'mande ce qu'i' fait dans l'civil, i' n'dit pas: «J'suis frère des écoles»; i' dit, en vous r'luquant par en dessous ses lunettes avec la moitié d'ses yeux: «J'suis professeur.» Quand i' s'lève très tôt pour aller à la messe, et qu'il voit qu'il vous réveille, il n'dit pas: «J'vais à la messe», i' dit: «J'ai mal au ventre. Faut que j'aille faire un tour aux feuillées, y a pas d'erreur.»
Un peu plus loin, le père Ramure parle du pays.
– Chez nous, c'est un petit patelin qu'est pas grand. Tout l'jour il y a mon vieux qui culotte des pipes; qu'i' travaille ou qu'i' s'r'pose, i' pousse sa fumée dans l'grand air ou dans la fumée d'la marmite…
J'écoute cette évocation champêtre, qui prend soudain un caractère spécialisé et technique:
– Pour ça, i' prépare un paillon. Tu sais c'que c'est qu'un paillon? Tu prends la tige du blé vert, t'ôtes la peau. Tu fends en deux, pis encore en deux, et tu as des grandeurs différentes, comme qui dirait des numéros différents. Pis avec un fil et les quatre brins de paille, il entoure la verge de la pipe.
Cette leçon s'interrompt, aucun auditeur ne s'étant manifesté.
Il n'y a plus que deux bougies allumées. Une grande aile d'ombre couvre l'amas gisant des hommes.