Des conversations particulières voltigent encore dans le primitif dortoir. Il m'en arrive des bribes aux oreilles.
Le père Ramure, à présent, déblatère contre le commandant:
– L'commandant, mon vieux, avec ses quat' ficelles, j'ai remarqué qu'i n'savait pas fumer. I' tire à tour de bras sur ses pipes, et il les brûle. C'est pas une bouche qu'il a dans la tête, c'est une gueule. Le bois se fend, se grille et, au lieu d'être du bois, c'est du charbon. Les pipes en terre, elles résistent mieux, mais tout de même, il les rissole. Tu parles d'une gueule. Aussi, mon vieux, écoute-moi bien c'que j'te dis: il arrivera ce qui n'est souvent arrivé jamais: à force d'être poussée à blanc et cuite jusqu'aux moelles, sa pipe lui pétera dans le bec, devant tout l'monde. Tu voiras.
Peu à peu, le calme, le silence et l'obscurité s'établissent dans la grange et ensevelissent les soucis et les espoirs de ses habitants. L'alignement de paquets pareils que forment ces êtres enroulés côte à côte dans leurs couvertures semble une espèce d'orgue gigantesque d'où s'élèvent des ronflements divers.
Déjà le nez dans la couverture, j'entends Marthereau qui me parle de lui-même.
– J'suis marchand de chiffons, tu sais, dit-il, chiffonnier, pour mieux dire, mais tant qu'à moi, je l'suis en gros; j'achète aux petits chiffonniers d'la rue, et j'ai un magasin, un grenier, quoi! qui m'sert de dépôt. J'fais tout l'chiffon, à dater du linge jusqu'à la boîte de conserves, mais principalement le manche de brosse, le sac et la savate; et, naturellement, j'ai la spécialité des peaux d'lapin.
Et, je l'entends, encore, un peu plus tard, qui me dit:
– Tant qu'à moi, tout petit et mal foutu que je suis, je porte encore un curond de cent kilos au grenier, à l'échelle, et avec des sabots aux pieds… Une fois, j'ai eu affaire à une espèce d'individu interloque, vu qu'i s'occupait, qu'on disait, à traire les blanches, eh bien…
– Milédi, c'que j'peux pas blairer, hé, s'écrie tout d'un coup Fouillade, c'est c't'exercice et ces marches qu'on nous esquinte pendant le repos, j'en ai l'rein hachuré, et j'peux pas roupiller, courbaturé comme je le suis.
Bruit de ferraille du côté de Volpatte. Il s'est décidé à monter son bouteillon, tout en le gourmandant d'avoir ce funeste défaut d'être troué.
– Oh là là, quand ce s'ra-t-i' fini, toute c'te guerre! gémit un demi-dormeur.
Un cri de révolte entêté et incompréhensif jaillit:
– I's veul'nt not' peau!
Puis c'est un: «T'en fais pas!» aussi obscur que le cri de révolte.
… Je me réveille longtemps après, tandis que deux heures sonnent et je vois dans une blafarde clarté, sans doute lunaire, la silhouette agitée de Pinégal. Un coq, au loin, a chanté. Pinégal se soulève à moitié sur son séant. J'entends sa voix éraillée:
– Ben quoi, c'est la pleine nuit, et v'là un coq qui pousse son gueulement. Il est mûr, c'coq.
Et il rit, en répétant: «Il est mûr, c'coq», et il se rentortille dans la laine et se rendort avec un gargouillis où le rire se mêle de ronflements.
Cocon a été réveillé par Pinégal. Alors, l'homme-chiffre pense tout haut et dit:
– L'escouade avait dix-sept hommes quand elle est partie pour la guerre. Elle en a, à présent, dix-sept aussi, avec les bouchages de trous. Chaque homme a déjà usé quatre capotes, une du premier bleu, trois bleu fumée de cigare, deux pantalons, six paires de brodequins. Il faut compter par bonhomme deux fusils: mais on ne peut pas compter les salopettes. On a renouvelé vingt-trois fois nos vivres de réserve. À nous dix-sept, nous avons eu quatorze citations, dont deux à la brigade, quatre à la division et une à l'armée. On est resté une fois seize jours dans les tranchées sans arrêt. On a été cantonné et logé dans quarante-sept villages différents jusqu'ici. Depuis le commencement de la campagne, douze mille hommes sont passés par le régiment, qui en a deux mille.
Un étrange zézaiement l'interrompt. C'est Blaire que son râtelier neuf empêche de parler, comme il l'empêche aussi de manger. Mais il le met chaque soir, et il le garde toute la nuit avec un courage acharné, car on lui a promis qu'il finirait par s'habituer à cet objet qu'on lui a inséré dans la tête.
Je me soulève à demi comme sur un champ de bataille. Je contemple encore une fois ces créatures qui ont roulé ici l'une sur l'autre parmi les régions et les événements. Je les regarde tous, enfoncés dans le gouffre d'inertie et d'oubli, au bord duquel quelques-uns semblent se cramponner encore, avec leurs préoccupations pitoyables, avec leurs instincts d'enfants et leur ignorance d'esclaves.
L'ivresse du sommeil me gagne. Mais je me rappelle ce qu'ils ont fait et ce qu'ils feront. Et devant cette profonde vision de pauvre nuit humaine qui remplit cette caverne sous son linceul de ténèbres, je rêve à je ne sais quelle grande lumière.