CHAPITRE DIX-NEUVIÈME Bombardement
En rase campagne, dans l'immensité de la brume.
Il fait bleu foncé. Un peu de neige tombe à la fin de cette nuit; elle poudre les épaules et les plis des manches. Nous marchons par quatre, encapuchonnés. Nous avons l'air, dans la pénombre opaque, de vagues populations décimées qui émigrent d'un pays du Nord vers un autre pays du Nord.
On a suivi une route, traversé Ablain-Saint-Nazaire en ruines. On a entrevu confusément les tas blanchâtres des maisons et les obscures toiles d'araignées des toitures suspendues. Ce village est si long qu'engouffrés dedans en pleine nuit on en a vu les dernières bâtisses qui commençaient à blêmir du gel de l'aube. On a discerné, dans un caveau, à travers une grille, au bord des flots de cet océan pétrifié, le feu entretenu par les gardiens de la ville morte. On a pataugé dans des champs marécageux; on s'est perdus dans des zones silencieuses où la vase nous saisissait par les pieds; puis on s'est remis vaguement en équilibre sur une autre route, celle qui mène de Carency à Souchez. Les grands peupliers de bordure sont fracassés, les troncs déchiquetés; à un endroit, c'est une colonnade énorme d'arbres cassés. Puis, nous accompagnant, de chaque côté, dans l'ombre, on aperçoit des fantômes nabots d'arbres, fendus en palmiers ou tout bousillés en charpie de bois, en ficelle, repliés sur eux-mêmes et comme agenouillés. De temps en temps, des fondrières bouleversent et font cahoter la marche. La route devient une mare qu'on franchit sur les talons, en faisant avec les pieds un bruit de rames. Des madriers ont été disposés, là-dedans, de place en place. On glisse dessus quand, envasés, ils se présentent de travers.
Parfois, il y a assez d'eau pour qu'ils flottent; alors, sous le poids de l'homme, ils font: flac! et s'enfoncent, et l'homme tombe ou trébuche en jurant frénétiquement.
Il doit être cinq heures du matin. La neige a cessé, le décor nu et épouvanté se débrouille aux yeux, mais on est encore entouré d'un grand cercle fantastique de brume et de noir.
On va, on va toujours. On parvient à un endroit où se discerne un monticule sombre au pied duquel semble grouiller une agitation humaine.
– Avancez par deux, dit le chef du détachement. Que chaque équipe de deux prenne, alternativement, un madrier et une claie.
Le chargement s'opère. Un des deux hommes prend avec le sien le fusil de son coéquipier. Celui-ci remue et dégage, non sans peine, du tas, un long madrier boueux et glissant qui pèse bien quarante kilos, ou bien une claie de branchages feuillus, grande comme une porte et qu'on peut tout juste maintenir sur son dos, les mains en l'air et cramponnées sur les bords, en se pliant.
On se remet en marche, parsemés sur la route maintenant grisâtre, très lentement, très pesamment, avec des geignements et de sourdes malédictions que l'effort étrangle dans les gorges. Au bout de cent mètres, les deux hommes formant équipe changent leurs fardeaux, de sorte qu'au bout de deux cents mètres, malgré la bise aigre et blanchissante du petit matin, tout le monde, sauf les gradés, ruisselle de sueur.
Tout à coup une étoile intense s'épanouit là-bas, vers les lieux vagues où nous allons: une fusée. Elle éclaire toute une portion du firmament de son halo laiteux, en effaçant les constellations, et elle descend gracieusement avec des airs de fée.
Une rapide lumière en face de nous, là-bas; un éclair, une détonation.
C'est un obus.
Au reflet horizontal que l'explosion a instantanément répandu dans le bas du ciel, on voit nettement que, devant nous, à un kilomètre peut-être, se profile, de l'est à l'ouest, une crête.
Cette crête est à nous dans toute la partie visible d'ici, jusqu'au sommet, que nos troupes occupent. Sur l'autre versant, à cent mètres de notre première ligne, est la première ligne allemande.
L'obus est tombé sur le sommet, dans nos lignes. Ce sont eux qui tirent.
Un autre obus. Un autre, un autre, plantent, vers le haut de la colline, des arbres de lumière violacée dont chacun illumine sourdement tout l'horizon.
Et bientôt, il y a un scintillement d'étoiles éclatantes et une forêt subite de panaches phosphorescents sur la colline: un mirage de féerie bleu et blanc se suspend légèrement à nos yeux dans le gouffre entier de la nuit.
Ceux d'entre nous qui consacrent toutes les forces arc-boutées de leurs bras et de leurs jambes à empêcher leurs vaseux fardeaux trop lourds de leur glisser du dos et à s'empêcher eux-mêmes de glisser par terre, ne voient rien et ne disent rien. Les autres, tout en frissonnant de froid, en grelottant, en reniflant, en s'épongeant le nez avec des mouchoirs mouillés qui pendent de l'aile, en maudissant les obstacles de la route en lambeaux, regardent et commentent.
– C'est comme si tu vois un feu d'artifice, disent-ils.
Complétant l'illusion de grand décor d'opéra féerique et sinistre devant lequel rampe, grouille et clapote notre troupe basse, toute noire, voici une étoile rouge, une verte; une gerbe rouge, beaucoup plus lente.
On ne peut s'empêcher, dans nos rangs, de murmurer avec un confus accent d'admiration populaire, pendant que la moitié disponible des paires d'yeux regardent:
– Oh! une rouge!… Oh! une verte!…
Ce sont les Allemands qui font des signaux, et aussi les nôtres qui demandent de l'artillerie.
La route tourne et remonte. Le jour s'est enfin décidé à poindre. On voit les choses en sale. Autour de la route couverte d'une couche de peinture gris perle avec des empâtements blancs, le monde réel fait tristement son apparition. On laisse derrière soi Souchez détruit dont les maisons ne sont que des plates-formes pilées de matériaux, et les arbres des espèces de ronces déchiquetées bossuant la terre. On s'enfonce, sur la gauche, dans un trou qui est là. C'est l'entrée du boyau.
On laisse tomber le matériel dans une enceinte circulaire qui est faite pour ça, et, échauffés à la fois et glacés, les mains mouillées, crispées de crampes et écorchées, on s'installe dans le boyau, on attend.
Enfouis dans nos trous jusqu'au menton, appuyés de la poitrine sur la terre dont l'énormité nous protège, on regarde se développer le drame éblouissant et profond. Le bombardement redouble. Sur la crête, les arbres lumineux sont devenus, dans les blêmeurs de l'aube, des espèces de parachutes vaporeux, des méduses pâles avec un point de feu: puis, plus précisément dessinés à mesure que le jour se diffuse, des panaches de plumes de fumée: des plumes d'autruche blanches et grises qui naissent soudain sur le sol brouillé et lugubre de la cote 119, à cinq ou six cents mètres devant nous, puis, lentement, s'évanouissent. C'est vraiment la colonne de feu et la colonne de nuée qui tourbillonnent ensemble et tonnent à la fois. À ce moment, on voit, sur le flanc de la colline, un groupe d'hommes qui courent se terrer. Ils s'effacent un à un, absorbés par les trous de fourmis semés là.
On discerne mieux maintenant la forme des «arrivées»: à chaque coup, un flocon blanc soufré, souligné de noir, se forme, en l'air, à une soixantaine de mètres de hauteur, se dédouble, se pommelle, et, dans l'éclatement, l'oreille perçoit le sifflement du paquet de balles que le flocon jaune envoie furieusement sur le sol.
Cela explose par rafales de six, en file: pan, pan, pan, pan, pan, pan. C'est du 77.
On les méprise, les shrapnells de 77 – ce qui n'empêche pas que Blesbois ait justement été tué, il y a trois jours, par l'un d'eux. Ils éclatent presque toujours trop haut.
Barque nous l'explique, bien que nous le sachions:
– Le pot de chambre te protège suffisamment l'caberlot contre les billes de plomb. Alors, ça t'démolit l'épaule et ça t'fout par terre, mais ça t'bousille pas. Naturellement, faut t'coqter tout d'même. Avise-toi pas de l'ver la trompe en l'air pendant l'moment que dure la chose, ou de tendre la main pour voir s'il pleut. Tandis que le 75 à nous!…
– Y a pas qu'des 77, interrompit Mesnil André. Y en a de tout poil. Allume-moi ça…
Des sifflements aigus, tremblotants ou grinçants, des cinglements. Et sur les pentes dont l'immensité transparaît là-bas, et où les nôtres sont au fond des abris, des nuages de toutes les formes s'amoncellent. Aux colossales plumes incendiées et nébuleuses, se mêlent des houppes immenses de vapeur, des aigrettes qui jettent des filaments droits, des plumeaux de fumée s'élargissant en retombant – le tout blanc ou gris-vert, charbonné ou cuivré, à reflets dorés, ou comme taché d'encre.
Les deux dernières explosions étaient toutes proches; elles forment, au-dessus du terrain battu, des énormes boules de poussière noires et fauves qui, lorsqu'elles se déplient et s'en vont sans hâte, au gré du vent, leur besogne faite, ont des silhouettes de dragons fabuleux.
Notre file de faces à ras du sol se tourne de ce côté et les suit des yeux, du fond de la fosse, au milieu de ce pays peuplé d'apparitions lumineuses et féroces, de ces campagnes écrasées par le ciel.
– Ça, c'est des 150 fusants.
– C'est même des 210, bec de veau.
– Y a des percutants aussi. Les vaches! Vise un peu ç'ui-là!
On a vu un obus éclater sur le sol et soulever, dans un éventail de nuée sombre, de la terre et des débris. On dirait, à travers la glèbe fendue, le crachement effroyable d'un volcan qui s'amassait dans les entrailles du monde.