Un bruit diabolique nous entoure. On a l'impression inouïe d'un accroissement continu, d'une multiplication incessante de la fureur universelle. Une tempête de battements rauques et sourds, de clameurs furibondes, de cris perçants de bêtes s'acharne sur la terre toute couverte de loques de fumée, et où nous sommes enterrés jusqu'au cou, et que le vent des obus semble pousser et faire tanguer.
– Dis donc, braille Barque, je m'suis laissé dire qu'i's n'ont plus de munitions!
– Oh là là! on la connaît, celle-là! Ça et les aut' bobards qu'les journaux nous balancent par s'ringuées.
Un tic-tac mat s'impose au milieu de cette mêlée de bruits. Ce son de crécelle lente est de tous les bruits de la guerre celui qui vous point le plus le cœur.
– Le moulin à café! Un des nôtres, écoute voir: les coups sont réguliers tandis que ceux boches n'ont pas le même temps entre les coups; ils font: tac… tac-tac-tac… tac-tac… tac…
– Tu t'goures, fil à trous! C'est pas la machine à découdre: c'est une motocyclette qui radine sur le chemin de l'Abri 31, tout là-bas.
– Moi, j'crois plutôt que ce soit, tout là-haut, un client qui s'paye le coup d'œil sur son manche à balai, ricane Pépin qui, levant le nez, inspecte l'espace en quête d'un aéro.
Une discussion s'établit. On ne peut savoir! C'est comme ça. Au milieu de tous ces fracas divers, on a beau être habitué, on se perd. Il est bien advenu à toute une section, l'autre jour, dans le bois, de prendre, un instant, pour le bruissement rauque d'une arrivée les premiers accents de la voix d'un mulet qui, non loin, se mettait à pousser son braiment-hennissement.
– Dis donc, y a quelque chose en fait d'saucisses en'air, c'matin, remarque Lamuse.
Les yeux levés, on les compte.
– Y a huit saucisses chez nous et huit chez les Boches, dit Cocon, qui avait déjà compté.
En effet, au-dessus de l'horizon, à intervalles réguliers, en face du groupe des ballons captifs ennemis, plus petits dans la distance, planent les huit longs yeux légers et sensibles de l'armée, reliés aux centres de commandement par des filaments vivants.
– I's nous voient comme on les voit. Comment veux-tu leur z'y échapper à ces espèces de grands bons dieux-là?
– Voilà not' réponse!
En effet, tout d'un coup, derrière notre dos, éclate le fracas net, strident, assourdissant du 75. Ça crépite sans arrêt.
Ce tonnerre nous soulève, nous enivre. Nous crions en même temps que les pièces et nous nous regardons sans nous entendre – sauf la voix extraordinairement perçante de cette «grande gueule» de Barque – au milieu de ce roulement de tambour fantastique dont chaque coup est un coup de canon.
Puis nous tournons les yeux en avant, le cou tendu, et nous voyons, en haut de la colline, la silhouette supérieure d'une rangée noire d'arbres d'enfer dont les racines terribles s'implantent dans le versant invisible où se tapit l'ennemi,
– Qu'est-ce que c'est qu'ça?
Pendant que la batterie de 75 qui est à cent mètres derrière nous continue ses glapissements – coups nets d'un marteau démesuré sur une enclume, suivis d'un cri, vertigineux de force et de furie – un gargouillement prodigieux domine le concert. Ça vient aussi de chez nous.
– Il est pépère, celui-là!
L'obus fend l'air à mille mètres peut-être au-dessus de nos têtes. Son bruit couvre tout comme d'un dôme sonore. Son souffle est lent; on sent un projectile plus bedonnant, plus énorme que les autres. On l'entend passer, descendre en avant avec une vibration pesante et grandissante de métro entrant en gare; ensuite son lourd sifflement s'éloigne. On observe, en face, la colline. Au bout de quelques secondes, elle se couvre d'un nuage couleur saumon que le vent développe sur toute une moitié de l'horizon.
– C'est un 220 de la batterie du point gamma.
– On les voit, ces t'obus, affirme Volpatte, quand c'est qu'ils sortent du canon. Et si t'es bien dans la direction du tir, tu les vois d'l'œil, même loin de la pièce.
Un autre succède.
– Là! Tiens! Tiens! T'l'as vu, c'ti-là? T'as pas r'gardé assez vite, la commande est loupée. Faut s'manier la fraise. Tiens, un autre! Tu l'as vu?
– J'l'ai pas vu.
– Paquet! Faut-i' qu't'en tiennes une couche! Ton père, il était peintre! Tiens, vite, ç'ui-là, là! Tu l'vois bien, guignol, raclure?
– J'l'ai vu. C'est tout ça?
Quelques-uns ont aperçu une petite masse noire, fine et pointue comme un merle aux ailes repliées qui, du zénith, pique le bec en avant, en décrivant une courbe.
– Ça pèse cent dix-huit kilos, ça, ma vieille punaise, dit fièrement Volpatte, et, quand ça tombe sur une guitoune, ça tue tout le monde qu'y a dedans. Ceux qui ne sont pas arrachés par les éclats sont assommés par le vent du machin, ou clabottent asphyxiés sans avoir le temps de souffler ouf.
– On voit aussi très bien l'obus de 270 – tu parles d'un bout de fer – quand le mortier le fait sauter en l'air: allez, partez!
– Et aussi le 155 Rimailho, mais celui-là, on le perd de vue parce qu'il file droit et trop loin: tant plus tu le r'gardes, tant plus i' s'fond devant tes lotos.
Dans une odeur de soufre, de poudre noire, d'étoffes brûlées, de terre calcinée, qui rôde en nappes sur la campagne, toute la ménagerie donne, déchaînée. Meuglements, rugissements, grondements farouches et étranges, miaulements de chat qui vous déchirent férocement les oreilles et vous touillent le ventre, ou bien le long hululement pénétrant qu'exhale la sirène d'un bateau en détresse sur la mer. Parfois même des espèces d'exclamations se croisent dans les airs, auxquelles des changements bizarres de ton communiquent comme un accent humain. La campagne, par places, se lève et retombe; elle figure devant nous, d'un bout de l'horizon à l'autre, une extraordinaire tempête de choses.
Et les très grosses pièces, au loin, au loin, propagent des grondements très effacés et étouffés, mais dont on sent la force au déplacement de l'air qu'ils vous tapent dans l'oreille.
… Voici fuser et se balancer sur la zone bombardée un lourd paquet d'ouate verte qui se délaie en tous sens. Cette touche de couleur nettement disparate dans le tableau attire l'attention, et toutes nos faces de prisonniers encagés se tournent vers le hideux éclatement.
– C'est des gaz asphyxiants, probable. Préparons nos sacs à figure!
– Les cochons!
– Ça, c'est vraiment des moyens déloyaux, dit Farfadet.
– Des quoi? dit Barque, goguenard.
– Ben oui, des moyens pas propres, quoi, des gaz…
– Tu m'fais marrer, riposte Barque, avec tes moyens déloyaux et tes moyens loyaux… Quand on a vu des hommes défoncés, sciés en deux, ou séparés du haut en bas, fendus en gerbes, par l'obus ordinaire, des ventres sortis jusqu'au fond et éparpillés comme à la fourche, des crânes rentrés tout entiers dans l'poumon comme a coup de masse, ou, à la place de la tête, un p'tit cou d'où une confiture de groseille de cervelle tombe, tout autour, sur la poitrine et le dos. Quand on l'a vu et qu'on vient dire: «Ça, c'est des moyens propres, parlez-moi d'ça!»
– N'empêche que l'obus, c'est permis, c'est accepté…
– Ah là là! Veux-tu que j'te dise? Eh bien, tu m'f'ras jamais tant pleurer que tu m'fais rire!
Et il tourne le dos.
– Hé! gare, les enfants!
On tend l'oreille: l'un de nous s'est jeté à plat ventre; d'autres regardent instinctivement, en sourcillant, du côté de l'abri qu'ils n'ont pas le temps d'atteindre; pendant ces deux secondes, chacun plie le cou. C'est un crissement de cisailles gigantesques qui approche de nous, qui approche, et qui, enfin, aboutit à un tonitruant fracas de déballage de tôles.
Il n'est pas tombé loin de nous, celui-là; à deux cents mètres peut-être. Nous nous baissons dans le fond de la tranchée et restons accroupis jusqu'à ce que l'endroit où nous sommes soit cinglé par l'ondée des petits éclats.
– Faudrait pas encore recevoir ça dans l'vasistas, même à cette distance, dit Paradis, en extrayant de la paroi de terre de la tranchée un fragment qui vient de s'y ficher et qui semble un petit morceau de coke hérissé d'arêtes coupantes et de pointes, et il le fait sauter dans sa main pour ne pas se brûler.
Il courbe brusquement la tête; nous aussi.
Bsss, bss…
– La fusée!… Elle est passée.
La fusée du shrapnell monte, puis retombe verticalement; celle du percutant, après l'explosion, se détache de l'ensemble disloqué et reste ordinairement enterrée au point d'arrivée; mais, d'autres fois, elle s'en va où elle veut, comme un gros caillou incandescent. Il faut s'en méfier. Elle peut se jeter sur vous très longtemps après le coup, et par des chemins invraisemblables, passant par-dessus les talus et plongeant dans les trous.
– Rien de vache comme une fusée. Ainsi il m'est arrivé à moi…