Il commençait presque une sorte de plaidoyer; le père Tabaret l’interrompit.
– Ce n’est pas la peine de développer, dit-il. Dieu merci! ce que vous lisez est assez explicite. Je ne suis pas un Grec en pareille matière, je suis simple comme le serait un juré; pourtant, je comprends admirablement.
– Je passe plusieurs lettres, reprit Noël, et j’arrive à celle-ci, du 23 janvier 1829. Elle est fort longue et pleine de choses complètement étrangères à ce qui nous occupe. Pourtant j’y trouve deux passages qui attestent le travail lent et continu de la pensée de mon père:
Les destins, plus puissants que ma volonté, m’enchaînent en ce pays, mais mon âme est près de toi, ô ma Valérie. Sans cesse ma pensée se repose sur le gage adoré de notre amour qui tressaille dans ton sein. Veille, mon amie, veille sur tes jours doublement précieux. C’est l’amant, c’est le père qui te parle. La dernière page de ta réponse me perce le cœur: N’est-ce pas me faire injure que de t’inquiéter du sort de notre enfant? Ô Dieu puissant! elle m’aime, elle me connaît, et elle s’inquiète!
– Je saute, dit Noël, deux pages de passion pour m’arrêter à ces quelques lignes de la fin:
La grossesse de la comtesse est de plus en plus pénible. Épouse infortunée! Je la hais, et cependant je la plains. Elle semble deviner les motifs de ma tristesse et de ma froideur. À sa soumission timide, à son inaltérable douceur on croirait qu’elle cherche à se faire pardonner notre union. Créature sacrifiée! Elle aussi, peut-être, avant d’être traînée à l’autel, avait donné son cœur. Nos destinées seraient pareilles. Ton bon cœur me pardonnera ma pitié.
– Celle-là était ma mère, fit l’avocat d’une voix frémissante. Une sainte! Et on demande pardon de la pitié qu’elle inspire… Pauvre femme!
Il passa sa main sur ses yeux comme pour repousser ses larmes et ajouta:
– Elle est morte!
En dépit de son impatience le père Tabaret n’osa souffler mot. Il ressentait d’ailleurs vivement la profonde douleur de son jeune ami et la respectait. Après un assez long silence, Noël releva la tête et reprit la correspondance.
– Toutes les lettres qui suivent, dit-il, portent la trace des préoccupations de mon père pour son bâtard. Je les laisse pourtant de côté. Mais voici ce qui me frappe dans celle-ci, écrite de Rome, le 5 mars 1829:
Mon fils, notre fils! Voilà mon plus cruel et mon unique souci. Comment lui assurer l’avenir que je rêve pour lui? Les grands seigneurs d’autrefois n’avaient pas ces malheureuses préoccupations. Jadis, je serais allé trouver le roi, qui d’un mot aurait fait à l’enfant un état dans le monde. Aujourd’hui le roi, qui gouverne avec peine des sujets révoltés, ne peut plus rien. La noblesse a perdu ses droits, et les plus gens de bien sont traités comme les derniers des manants.
– Plus bas, maintenant, je vois:
Mon cœur aime à se figurer ce que sera notre fils. De sa mère, il aura l’âme, l’esprit, la beauté, les grâces, toutes les séductions. Il tiendra de son père la fierté, la vaillance, les sentiments des grandes races. Que sera l’autre? Je tremble en y songeant. La haine ne peut engendrer que des monstres. Dieu réserve la force et la beauté pour les enfants conçus au milieu des transports de l’amour.
– Le monstre, c’est moi! fit l’avocat avec une sorte de rage concentrée. Tandis que l’autre… Mais laissons là, n’est-ce pas, ces préliminaires d’une action atroce. Je n’ai voulu jusqu’ici que vous montrer l’aberration de la passion de mon père; nous arrivons au but.
Le père Tabaret s’étonnait des ardeurs de cet amour dont Noël remuait les cendres. Peut-être le sentait-il plus vivement sous ces expressions qui lui rappelaient sa jeunesse. Il comprenait combien doit être irrésistible l’entraînement d’une telle passion. Il tremblait de deviner.
– Voici, reprit Noël en agitant un papier, non plus une de ces épîtres interminables dont je vous ai détaché de courts fragments, mais un simple billet. Il est du commencement de mai et porte le timbre de Venise. Il est laconique et néanmoins décisif.
Chère Valérie,
Fixe-moi, je te prie, aussi exactement que possible, sur l’époque probable de ta délivrance. J’attends ta réponse avec une anxiété que tu comprendrais, si tu pouvais deviner mes projets au sujet de notre enfant!
– Je ne sais, reprit Noël, si madame Gerdy comprit; toujours est-il qu’elle dut répondre immédiatement, car voici ce qu’écrit mon père à la date du 14:
Ta réponse, ô ma chérie, est telle, qu’à peine je l’osais espérer. Le projet que j’ai conçu est maintenant réalisable. Je commence à goûter un peu de calme et de sécurité. Notre fils portera mon nom, je ne serai pas obligé de me séparer de lui. Il sera élevé près de moi, dans mon hôtel, sous mes yeux, sur mes genoux, dans mes bras. Aurai-je assez de force pour ne pas succomber à cet excès de félicité?
J’ai une âme pour la douleur, en aurai-je une pour la joie? Ô femme adorée, ô enfant précieux, ne craignez rien, mon cœur est assez vaste pour vous deux! Je pars demain pour Naples, d’où je t’écrirai longuement. Quoi qu’il arrive, dussé-je sacrifier les intérêts puissants qui me sont confiés, je serai à Paris pour l’heure solennelle. Ma présence doublera ton courage, la puissance de mon amour diminuera tes douleurs…
– Je vous demande pardon de vous interrompre, Noël, dit le père Tabaret; savez-vous quels graves motifs retenaient votre père à l’étranger?
– Mon père, mon vieil ami, répondit l’avocat, était en dépit de son âge un des amis, un des confidents de Charles X, et il avait été chargé par lui d’une mission secrète en Italie. Mon père est le comte Rhéteau de Commarin.
– Peste! fit le bonhomme… et entre ses dents, comme pour mieux graver ce nom dans sa mémoire, il répéta plusieurs fois: Rhéteau de Commarin.
Noël se taisait. Après avoir paru tout faire pour dominer son ressentiment, il semblait accablé comme s’il eût pris la détermination de ne rien tenter pour réparer le coup qui l’atteignait.
– Au milieu du mois de mai, continua-t-il, mon père était donc à Naples. C’est là que lui, un homme prudent, sensé, un digne diplomate, un gentilhomme, il ose, dans l’égarement d’une passion insensée, confier au papier le plus monstrueux des projets. Écoutez bien:
Mon adorée,
C’est Germain, mon vieux valet de chambre, qui te remettra cette lettre. Je le dépêche en Normandie, chargé de la plus délicate des commissions. C’est un de ces serviteurs auxquels on peut se fier absolument.
Le moment est venu de te dévoiler mes projets touchant mon fils. Dans trois semaines au plus tard je serai à Paris. Si mes prévisions ne sont pas déçues, la comtesse et toi devez accoucher en même temps. Trois ou quatre jours d’intervalle ne peuvent rien changer à mon dessein. Voici ce que j’ai résolu: