Mes deux enfants sont confiés à deux nourrices de N…, où sont situées presque toutes mes propriétés. Une de ces femmes, dont Germain répond, et vers laquelle je l’envoie, sera dans nos intérêts. C’est à cette confidente que sera remis notre fils, Valérie. Ces deux femmes quitteront Paris le même jour, Germain accompagnant celle qui sera chargée du fils de la comtesse.
Un accident, arrangé à l’avance, forcera ces deux femmes à passer une nuit en route. Un hasard combiné par Germain les contraindra de coucher dans la même auberge, dans la même chambre.
Pendant la nuit, notre nourrice, à nous, changera les enfants de berceau.
J’ai tout prévu, ainsi que je te l’expliquerai, et toutes les précautions sont prises pour que ce secret ne puisse nous échapper. Germain est chargé, à son passage à Paris, de commander deux layettes exactement, absolument semblables. Aide-le de tes conseils.
Ton cœur maternel, ma douce Valérie, va peut-être saigner à l’idée d’être privée des innocentes caresses de ton enfant. Tu te consoleras en songeant au sort que lui assurera ton sacrifice. Quels prodiges de tendresse lui pourraient servir autant que cette réparation! Quant à l’autre, je connais ton âme tendre, tu le chériras. Ne sera-ce pas m’aimer encore et me le prouver? D’ailleurs, il ne saurait être à plaindre. Ne sachant rien, il n’aura rien à regretter; et tout ce que la fortune peut procurer ici-bas, il l’aura.
Ne me dis pas que ce que je veux tenter est coupable. Non, ma bien-aimée, non. Pour que notre plan réussisse, il faut un tel concours de circonstances si difficiles à accéder; tant de coïncidences indépendantes de notre volonté, que, sans la protection évidente de la Providence, nous devons échouer. Si donc le succès couronne nos vœux, c’est que le Ciel sera pour nous. J’espère.
– Voilà ce que j’attendais, murmura le père Tabaret.
– Et le malheureux! s’écria Noël, ose invoquer la Providence! Il lui faut Dieu pour complice!
– Mais, demanda le bonhomme, comment votre mère… pardon, je veux dire: comment madame Gerdy prit-elle cette proposition?
– Elle paraît l’avoir repoussée d’abord, car voici une vingtaine de pages employées par le comte à la persuader, à la décider. Oh! cette femme!…
– Voyons, mon enfant, dit doucement le père Tabaret, essayons de n’être pas trop injuste. Vous semblez ne vous en prendre, n’en vouloir qu’à madame Gerdy. De bonne foi! le comte bien plus qu’elle me paraît mériter votre colère…
– Oui, interrompit Noël, avec une certaine violence; oui, le comte est coupable, très coupable! Il est l’auteur de la machination infâme, et pourtant je ne me sens pas de haine contre lui. Il a commis un crime, mais il a une excuse: la passion. Mon père, d’ailleurs, ne m’a pas trompé, comme cette misérable femme, à toutes les minutes, pendant trente ans. Enfin, monsieur de Commarin a été si cruellement puni, qu’à cette heure je ne puis que lui pardonner et le plaindre.
– Ah! il a été puni? interrogea le bonhomme.
– Oui, affreusement, vous le reconnaîtrez: mais laissez-moi poursuivre. Vers la fin du mois de mai, vers les premiers jours de juin plutôt, le comte dut arriver à Paris, car la correspondance cesse. Il revit madame Gerdy et les dernières dispositions du complot furent arrêtées. Voici un billet qui enlève à cet égard toute incertitude. Le comte, ce jour-là, était de service aux Tuileries et ne pouvait quitter son poste. Il a écrit dans le cabinet même du roi, sur du papier du roi. Voyez les armes. Le marché est conclu et la femme qui consent à être l’instrument des projets de mon père est à Paris. Il prévient sa maîtresse:
Chère Valérie,
Germain m’annonce l’arrivée de la nourrice de ton fils, de notre fils. Elle se présentera chez toi dans la journée. On peut compter sur elle; une magnifique récompense nous répond de sa discrétion. Cependant, ne lui parle de rien. On lui a donné à entendre que tu ignores tout. Je veux rester seul chargé de la responsabilité des faits, c’est plus prudent. Cette femme est de N… Elle est née sur nos terres et en quelque sorte dans notre maison. Son mari est un brave et honnête marin; elle s’appelle Claudine Lerouge.
Du courage, ô ma bien-aimée! Je te demande le plus grand sacrifice qu’un amant puisse attendre d’une mère. Le Ciel, tu n’en doutes plus, nous protège. Tout dépend désormais de notre habileté et de notre prudence, c’est-à-dire que nous réussirons.
Sur un point, au moins, le père Tabaret se trouvait suffisamment éclairé; les recherches sur le passé de la veuve Lerouge devenaient un jeu. Il ne put retenir un «enfin!» de satisfaction qui échappa à Noël.
– Ce billet, reprit l’avocat, clôt la correspondance du comte…
– Quoi! répondit le bonhomme, vous ne possédez plus rien?
– J’ai encore dix lignes écrites bien des années plus tard, et qui certes ont leur poids, mais qui enfin ne sont toujours qu’une preuve morale.
– Quel malheur! murmura le père Tabaret.
Noël replaça sur son bureau les lettres qu’il tenait à la main, et se retournant vers son vieil ami il le regarda fixement.
– Supposez, prononça-t-il lentement et en appuyant sur chaque syllabe, supposez que tous mes renseignements s’arrêtent ici. Admettez pour un moment que je ne sais rien de plus que ce que vous savez… Quel est votre avis?
Le père Tabaret fut quelques minutes sans répondre. Il évaluait les probabilités résultant des lettres de M. de Commarin.
– Pour moi, dit-il enfin, en mon âme et conscience, vous n’êtes pas le fils de madame Gerdy.
– Et vous avez raison, reprit l’avocat avec force. Vous pensez bien, n’est-ce pas, que je suis allé trouver Claudine. Elle m’aimait, cette pauvre femme qui m’avait donné son lait; elle souffrait de l’injustice horrible dont elle me savait victime. Faut-il le dire, l’idée de sa complicité la tourmentait; c’était un remords trop lourd pour sa vieillesse. Je l’ai vue, je l’ai interrogée, elle a tout avoué. Le plan du comte, simplement et merveilleusement conçu, réussit sans effort. Trois jours après ma naissance, tout était consommé: j’étais, moi, pauvre et chétif enfant, trahi, dépossédé, dépouillé par mon protecteur naturel, par mon père! Pauvre Claudine! Elle m’avait promis son témoignage pour le jour où je voudrais rentrer dans mes droits!
– Et elle est morte emportant son secret! murmura le bonhomme d’un ton de regret.
– Peut-être! répondit Noël; j’ai encore un espoir. Claudine possédait plusieurs lettres qui lui avaient été écrites autrefois, soit par le comte, soit par madame Gerdy, lettres imprudentes et explicites. On les retrouvera, sans doute, et leur production serait décisive. Je les ai tenues entre mes mains, ces lettres, je les ai lues; Claudine voulait absolument me les confier; que ne les ai-je prises!
Non! il n’y avait plus d’espoir de ce côté, et le père Tabaret le savait mieux que personne.