– Elle a probablement averti le comte, objecta le père Tabaret, poursuivant son idée.
– C’est possible. Sa démarche, en ce cas, aura été inutile; le comte est absent de Paris depuis plus d’un mois et on ne l’attend guère qu’à la fin de la semaine.
– Comment savez-vous cela?
– J’ai voulu voir le comte mon père, lui parler…
– Vous?
– Moi. Pensez-vous donc que je ne réclamerai pas? Vous imaginez-vous que, volé, dépouillé, trahi, je n’élèverai pas la voix? Quelle considération m’engagerait donc à me taire? qui ai-je à ménager? J’ai des droits, je les ferai valoir. Que trouvez-vous à cela de surprenant?
– Rien certainement, mon ami. Ainsi donc vous êtes allé chez monsieur de Commarin?
– Oh! je ne m’y suis pas résolu immédiatement, continua Noël. Ma découverte m’avait fait presque perdre la tête. J’avais besoin de réfléchir. Mille sentiments divers et opposés m’agitaient. Je voulais et je ne voulais pas, la fureur m’aveuglait et je manquais de courage; j’étais indécis, flottant, égaré. Le bruit que peut causer cette affaire m’épouvantait. Je désirais, je désire mon nom, cela est certain. Mais, à la veille de le reprendre, je ne voudrais pas le salir. Je cherchais un moyen de tout concilier à bas bruit, sans scandale.
– Enfin, vous vous êtes décidé?
– Oui, après quinze jours d’angoisse. Ah! que j’ai souffert tout ce temps! J’avais abandonné toutes mes affaires, rompu avec le travail. Le jour, par des courses insensées, je cherchais à briser mon corps, espérant arriver au sommeil par la fatigue. Efforts inutiles! Depuis que j’ai trouvé ces lettres, je n’ai pas dormi une heure.
De temps à autre, le père Tabaret tirait sournoisement sa montre. Monsieur le juge d’instruction sera couché, pensait-il.
– Enfin, un matin, continua Noël, après une nuit de rage, je me dis qu’il fallait en finir. J’étais dans l’état désespéré de ces joueurs qui, après des pertes successives, jettent sur le tapis ce qui leur reste pour le risquer d’un coup. Je pris mon cœur à deux mains, j’envoyai chercher une voiture et je me fis conduire à l’hôtel Commarin.
Le vieux policier laissa échapper un soupir de satisfaction.
– C’est un des plus magnifiques hôtels du faubourg Saint-Germain, mon vieil ami; une demeure princière, digne d’un grand seigneur vingt fois millionnaire, presque un palais. On entre d’abord dans une cour vaste. À droite et à gauche sont les écuries où piaffent vingt chevaux de prix, les remises et les communs. Au fond, s’élève la façade de l’hôtel, majestueux et sévère avec ses fenêtres immenses et son double perron de marbre. Derrière, s’étend un grand jardin, je devrais dire un parc, ombragé par les plus vieux arbres peut-être qui soient à Paris.
Cette description enthousiaste contrariait vivement le père Tabaret. Mais qu’y faire, comment presser Noël? Un mot indiscret pouvait éveiller ses soupçons, lui révéler qu’il parlait non à un ami, mais au collaborateur de Gévrol.
– On vous a donc fait visiter l’hôtel? demanda-t-il.
– Non, je l’ai visité moi-même. Depuis que je me sais le seul héritier des Rhéteau de Commarin, je me suis enquis de ma nouvelle famille. J’ai étudié son histoire à la bibliothèque; c’est une noble histoire. Le soir, la tête en feu, j’allais rôder autour de la demeure de mes pères. Ah! vous ne pouvez comprendre mes émotions! C’est là, me disais-je, que je suis né; là, j’aurais dû être élevé, grandir; là, je devrais régner aujourd’hui! Je dévorais ces amertumes inouïes dont meurent les bannis.
» Je comparais, à ma vie triste et besogneuse, les grandes destinées du bâtard, et il me montait à la tête des bouffées de colère. Il me prenait des envies folles de forcer les portes, de me précipiter dans le grand salon pour en chasser l’intrus, le fils de la fille Gerdy: «Hors d’ici, bâtard! hors d’ici, je suis le maître!» La certitude de rentrer dans mes droits dès que je le voudrais me retenait seule. Oui, je la connais, cette habitation de mes ancêtres! J’aime ses vieilles sculptures, ses grands arbres, les pavés mêmes de la cour foulés par les pas de ma mère! J’aime tout, jusqu’aux armes étalées au-dessus de la grande porte, fier défi jeté aux idées stupides de notre époque de niveleurs.
Cette dernière phrase sortait si formellement des idées habituelles de l’avocat que le père Tabaret détourna un peu la tête pour cacher son sourire narquois.
Pauvre humanité! pensait-il; le voici déjà grand seigneur!
– Quand j’arrivai, reprit Noël, le suisse en grande livrée était sur la porte. Je demandai monsieur le comte de Commarin. Le suisse me répondit que monsieur le comte voyageait, mais que monsieur le vicomte était chez lui. Cela contrariait mes desseins; cependant j’étais lancé, j’insistai pour parler au fils à défaut du père. Le suisse me toisa un bon moment. Il venait de me voir descendre d’une voiture de remise, il prenait ma mesure. Il se consultait avant de décider si je n’étais pas un trop mince personnage pour aspirer à l’honneur de comparaître devant monsieur le vicomte.
– Cependant vous avez pu lui parler!
– Comment cela, sur-le-champ! répondit l’avocat d’un ton de raillerie amère; y pensez-vous, cher monsieur Tabaret! L’examen pourtant me fut favorable; ma cravate blanche et mon costume noir produisirent leur effet. Le suisse me confia à un chasseur emplumé qui me fit traverser la cour et m’introduisit dans un superbe vestibule où bâillaient sur des banquettes trois ou quatre valets de pied. Un de ces messieurs me pria de le suivre.
» Il me fit gravir un splendide escalier qu’on pourrait monter en voiture, me précéda dans une longue galerie de tableaux, me guida à travers de vastes appartements silencieux dont les meubles se fanaient sous des housses, et finalement me remit aux mains du valet de chambre de monsieur Albert. C’est le nom que porte le fils de madame Gerdy, c’est-à-dire mon nom à moi.
– J’entends, j’entends…
– J’avais passé un examen, il me fallut subir un interrogatoire. Le valet de chambre désirait savoir qui j’étais, d’où je venais, ce que je faisais, ce que je voulais, et le reste. Je répondis simplement que, absolument inconnu du vicomte, j’avais besoin de l’entretenir cinq minutes pour une affaire urgente. Il sortit, m’invitant à m’asseoir et attendre. J’attendais depuis plus d’un quart d’heure quand il reparut. Son maître daignait consentir à me recevoir.
Il était aisé de comprendre que cette réception était restée sur le cœur de l’avocat et qu’il la considérait comme un affront. Il ne pardonnait pas à Albert ses laquais et son valet de chambre. Il oubliait la mort du duc illustre qui disait: «Je paye mes valets pour être insolents afin de m’épargner le ridicule et l’ennui de l’être.» Le père Tabaret fut surpris de l’amertume de son jeune ami à propos de détails si vulgaires.
Quelle petitesse, pensait-il, et chez un homme d’un génie supérieur! Est-il donc vrai que c’est dans l’arrogance de la valetaille qu’il faut chercher le secret de la haine du peuple pour des aristocraties aimables et polies!