C’est à ces lettres, sans doute, qu’en voulait l’assassin de La Jonchère. Il les avait trouvées et les avait brûlées avec les autres papiers, dans le petit poêle. Le vieil agent volontaire commençait à comprendre.
– Avec tout cela, dit-il, d’après ce que je sais de vos affaires, que je connais comme les miennes, il me semble que le comte n’a guère tenu les éblouissantes promesses de fortune qu’il faisait pour vous à madame Gerdy.
– Il ne les a même pas tenues du tout, mon vieil ami.
– Ça, par exemple! s’écria le bonhomme indigné, c’est plus infâme encore que tout le reste.
– N’accusez pas mon père, répondit gravement Noël. Sa liaison avec madame Gerdy dura longtemps encore. Je me souviens d’un homme aux manières hautaines qui parfois venait me voir au collège, et qui ne pouvait être que le comte. Mais la rupture vint.
– Naturellement, ricana le père Tabaret, un grand seigneur…
– Attendez pour juger, interrompit l’avocat, monsieur de Commarin eut ses raisons. Sa maîtresse le trompait, il le sut, et rompit justement indigné. Les dix lignes dont je vous parlais sont celles qu’il écrivit alors.
Noël chercha assez longtemps parmi les papiers épars sur la table et enfin choisit une lettre plus fanée et plus froissée que les autres. À l’usure des plis on devinait qu’elle avait été lue et relue bien des fois. Les caractères mêmes étaient en partie effacés.
– Voici, dit-il d’un ton amer; madame Gerdy n’est plus la Valérie adorée.
Un ami cruel comme les vrais amis m’a ouvert les yeux. J’ai douté. Vous avez été surveillée, et aujourd’hui malheureusement je n’ai plus de doutes. Vous, Valérie, vous à qui j’ai donné plus que ma vie, vous me trompez, et vous me trompez depuis bien longtemps! Malheureuse! je ne suis plus certain d’être le père de votre enfant!
– Mais ce billet est une preuve! s’écria le père Tabaret, une preuve irrécusable. Qu’importerait au comte le doute ou la certitude de sa paternité, s’il n’avait sacrifié son fils légitime à son bâtard. Oui, vous me l’aviez dit, il a subi un rude châtiment.
– Madame Gerdy, reprit Noël, essaya de se justifier. Elle écrivit au comte; il lui renvoya ses lettres sans les ouvrir. Elle voulut le voir, elle ne put parvenir jusqu’à lui. Puis elle se lassa de ses tentatives inutiles. Elle comprit que tout était bien fini le jour où l’intendant du comte lui apporta pour moi un titre de rente de quinze mille francs. Le fils avait pris ma place, la mère me ruinait…
Trois ou quatre coups légers frappés à la porte du cabinet interrompirent Noël.
– Qui est là? demanda-t-il sans se déranger.
– Monsieur, dit à travers la porte la voix de la domestique, madame voudrait vous parler.
L’avocat parut hésiter.
– Allez, mon enfant, conseilla le père Tabaret, ne soyez pas impitoyable, il n’y a que les dévots qui aient ce droit-là.
Noël se leva avec une visible répugnance et passa chez Mme Gerdy.
Pauvre garçon, pensait le père Tabaret resté seul, quelle découverte fatale, et comme il doit souffrir! Un si noble jeune homme, un si brave cœur! Dans son honnêteté candide, il ne soupçonne même pas d’où part le coup. Par bonheur, j’ai de la clairvoyance pour deux, et c’est au moment où il désespère que je suis sûr, moi, de lui faire rendre justice. Grâce à lui, me voici sur la voie. Un enfant devinerait la main qui a frappé. Seulement, comment cela est-il arrivé? Il va me l’apprendre sans s’en douter. Ah! si j’avais une de ces lettres pour vingt-quatre heures! C’est qu’il doit savoir son compte… D’un autre côté, en demander une, avouer mes relations avec la préfecture… Mieux vaut en prendre une, n’importe laquelle, uniquement pour comparer l’écriture.
Le père Tabaret achevait à peine de faire disparaître une de ces lettres dans les profondeurs de sa poche lorsque l’avocat reparut.
C’était un de ces hommes au caractère fortement trempé, dont les ressorts plient sans rompre jamais. Il était fort, s’étant depuis longtemps exercé à la dissimulation, cette indispensable armure des ambitieux.
Rien, lorsqu’il revint, ne pouvait trahir ce qui s’était passé entre Mme Gerdy et lui. Il était froid et calme absolument comme pendant ses consultations, lorsqu’il écoutait les interminables histoires de ses clients.
– Eh bien! demanda le père Tabaret, comment va-t-elle?
– Plus mal, répondit Noël. Maintenant elle a le délire et ne sait ce qu’elle dit. Elle vient de m’accabler des injures les plus atroces et de me traiter comme le dernier des hommes! Je crois positivement qu’elle devient folle.
– On le deviendrait à moins, murmura le bonhomme, et je pense que vous devriez faire appeler le médecin.
– Je viens de l’envoyer chercher.
L’avocat s’était assis devant son bureau et remettait en ordre, suivant leurs dates, les lettres éparpillées. Il ne semblait plus se souvenir de l’avis demandé à son vieil ami; il ne paraissait nullement disposé à renouer l’entretien interrompu. Ce n’était pas l’affaire du père Tabaret.
– Plus je songe à votre histoire, mon cher Noël, commença-t-il, plus elle me surprend. Je ne sais en vérité quel parti je prendrais, ni à quoi je me résoudrais à votre place.
– Oui, mon ami, murmura tristement l’avocat, il y a là de quoi confondre des expériences plus profondes encore que la vôtre.
Le vieux policier réprima difficilement le fin sourire qui lui montait aux lèvres.
– Je le confesse humblement, dit-il, prenant plaisir à charger son air de niaiserie, mais vous, qu’avez-vous fait? Votre premier mouvement a dû être de demander une explication à madame Gerdy?
Noël eut un tressaillement que ne remarqua pas le père Tabaret, tout préoccupé du tour qu’il voulait donner à la conversation.
– C’est par là, répondit-il, que j’ai commencé.
– Et que vous a-t-elle dit?
– Que pouvait-elle dire? N’était-elle pas accablée d’avance?
– Quoi! elle n’a pas essayé de se disculper?
– Si! elle a tenté l’impossible. Elle a prétendu m’expliquer cette correspondance, elle m’a dit… Eh! sais-je ce qu’elle m’a dit? des mensonges, des absurdités, des infamies…
L’avocat avait achevé de ramasser les lettres, sans s’apercevoir du vol. Il les lia soigneusement et les replaça dans le tiroir secret de son bureau.
– Oui, continua-t-il en se levant et en arpentant son bureau comme si le mouvement eût pu calmer sa colère, oui, elle a entrepris de me donner le change. Comme c’était aisé, avec les preuves que je tiens! C’est qu’elle adore son fils, et à l’idée qu’il pouvait être forcé de me restituer ce qu’il m’a volé, son cœur se brisait. Et moi, imbécile, sot, lâche, qui dans le premier moment avais presque envie de ne lui parler de rien, je me disais: il faut pardonner, elle m’a aimé, après tout… Aimé? non. Elle me verrait souffrir les plus horribles tortures sans verser une larme, pour empêcher un seul cheveu de tomber de la tête de son fils.